Rosemonde Pujol

Le 21/04/2009

Rosemonde Pujol est une femme enjouée, pleine de vie, aux yeux rieurs. Son regard sur les femmes et leur évolution est unique car elle en a été le témoin pendant presque un siècle. A la lire et à l’écouter, on oublie bien vite ses 90 ans, pour se laisser bercer par ses paroles pleines de poésie, de vie, d’humour et de bonne humeur. Officier de la résistance, puis journaliste, elle devient chroniqueuse économique à France Inter et au Figaro entre autres. Après avoir publié une douzaine d’ouvrages dans des domaines variés, Rosemonde (comme elle exige qu’on l’appelle) vient de publier aux editions Jean-Claude Gawsewitch Un Petit Bout de Bonheur, Petit Manuel de Clitologie… Un projet qui la démangeait depuis un petit bout de temps… Entretien avec une vieille dame qui n’a rien d’indigne.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre ?

C’était une nécessité. La nécessité de lutter contre tous les tabous qui pèsent sur la femme. J’avais écrit un 1er livre en 1965, Une bonne éducation, qui rassemblait mes souvenirs de pension et la liste de tous les tabous que je rencontrais alors. Le principal tabou étant l’esclavage de la femme. On ne libérait pas la femme. Puis en 1976, j’ai eu un cancer de l’utérus. Tabou des tabous. Déjà le mot « cancer » était imprononçable à cette époque et « utérus », n’en parlons pas. Ca m’a donné l’occasion de faire une enquête à l’intérieur de l’hôpital. J’écoutais aux portes et j’en ai fait un livre Hôpital, J’accuse. Encore une fois, la femme était rabaissée. Un grand professeur disait : « A partir d’un certain âge, ça ne sert plus à rien, vous pouvez tout fermer ». Puis je me suis rendue compte, avec le 3ème accouchement de ma fille, qu’on ne donnait aucune information aux femmes quand on les renvoyait chez elle. Ma mère restait 21 jours à l’hôpital après son accouchement, moi-même 10 jours et maintenant, c tout juste si on ne les renvoie pas le lendemain chez elle, sans aucun conseil pratique. Alors que la gymnastique du périnée est très importante à faire immédiatement après l’accouchement pour retrouver ses muscles. Aucune information non plus sur l’incontinence urinaire. Terme on ne peut plus tabou pour les jeunes femmes. Comme si c’était uniquement pour les vieilles. J’ai donc écrit : J’ai accouché, J’accuse. Lors de mon enquête auprès des femmes, je me suis rendue compte que des femmes cultivées, venant de milieux sociaux aisés et informés, ne savaient même pas qu’elles avaient un méat urinaire. Une méconnaissance réelle des femmes au sujet de leurs propres vulves ! Quant au clitoris, n’en parlons pas ! C’est à ce moment-là, quand j’avais 78 ans, que j’ai décidé de faire plus tard un livre sur le clitoris.

Pourquoi plus tard ?

Mais parce que j’étais encore trop jeune ! J’avais peur qu’à 78 ans, on ne me trouve pas assez crédible. Sur un sujet tellement tabou, je me disais qu’il fallait vraiment que je sois une grand-mère aux cheveux blancs pour qu’on ne remette pas en cause ce que je dirais. Et puis je me disais, on verra « si la vie me prête vie ». C’est pour ça que j’ai attendu jusque 90 ans !

Et alors, vous avez l’impression que ça a été mieux accueilli ?

En tout cas, très bien accueilli par la presse. J’imagine qu’écrire un Manuel de Clitologie à mon âge est plutôt atypique. En revanche, dans le village où j’habite, l’esprit province du XIXème décrit par Zola est très présent, les mentalités n’avancent guère et c’est vrai que des amis m’on tourné le dos. J’essaie de comprendre pourquoi et ils deviennent des sujets d’étude pour moi.

Vous qui avez été un témoin actif de l’évolution des femmes, quel a été pour vous l’élément le plus important de leur émancipation ?

Pour moi, la date la plus importante, qui devrait être une fête nationale pour les femmes, c’est le 13 juillet 1965. C’est l’adoption de la loi qui donne le droit aux femmes de disposer de l’argent qu’elles gagnent ou qu’elles possèdent, et qui les autorise à utiliser un chéquier en leur nom. Après la révolution du droit de vote pour les femmes, cette loi autorise enfin les femmes à travailler sans avoir à demander l’autorisation à leur mari. On est enfin reconnu en tant qu’être humain, à part entière, autonome et non soumis à un autre. Pour ma part, quand j’ai voulu un chéquier séparé en 1962, j’étais journaliste, je voyageais beaucoup et je ne voulais pas tout mélanger. J’ai dû faire plusieurs demandes auprès des banquiers, j’ai ensuite été reçue par le PDG de la Sté Générale sur les Champs-Elysées. On m’a accordé une faveur car j’étais journaliste et que j’avais fait un contrat de mariage en bonne et due forme devant notaire, mais on m’a quand même annoncé que je ne l’aurais que dans 6 mois, car je n’étais « qu’une femme mariée » (enfin, je l’ai eu au bout de 2 mois car avec ma personnalité haute en couleur, ils ont eu peur que je fasse un scandale !). A partir de quand avez-vous entendu parler publiquement du clitoris ? Excessivement tard ! Les médias se sont mis à parler du clitoris car ils y étaient bien obligés pour parler des exploits du Dr Foldès. D’ailleurs je ne remercierai jamais assez ce grand chirurgien ! On savait qu’il était un spécialiste de l’excision. Mais l’excision tout court, ça ne veut pas dire grand-chose. L’excision de qui ? L’excision de quoi ? Encore une fois rien n’est précisé. Mais l’excision et la reconstruction du clitoris, ça, ça a un sens ! Cet homme redonnait à ces femmes le droit au plaisir. En même temps, ça nous redonnait le droit au plaisir à nous aussi. Car ignorer à ce point l’existence du clitoris, c’est un peu comme l’exciser. Donc en reconstruisant le clitoris de ces femmes mutilées, il a redonné une exitence au nôtre en en parlant. C’était au milieu des années 80 et le bouche-à-oreille a bien fonctionné. Mais la grande explosion, c’est en l’an 2000. Tous les journaux dits « sérieux » se sont mis à faire des dossiers sur le clitoris, et ça y est, c’était parti ! Je reconnais également l’importance qu’a eu Internet ces dernières années. Chacun pouvait y trouver ce qu’il venait y chercher et il n’y avait aucun tabou à dire ce que l’on pensait.

Avez-vous toujours eu conscience que vous connaissiez quelque chose que les autres ne connaissaient pas ?

Pas du tout. Petite, oui, évidemment, je ne savais pas ce que c’était mais je me masturbais déjà sans le savoir. J’ai commencé à me masturber vers 10 ans au pensionnat. Pendant nos prières, j’avais l’impression d’avoir envie de faire pipi, alors je mettais ma main pour me retenir et alors que je croyais faire acte de sainteté…. je me masturbais sans le savoir ! Je ressentais des choses incroyables et j’avais l’impression que c’était l’amour pour Dieu qui me faisait cet effet. On nous racontait tellement qu’il était beau, qu’il était fort, qu’il nous protégeait que j’étais tombée amoureuse de lui et qu’il était pour moi l’homme idéal. Ce n’est qu’à 25 ans que je suis passée de la sensation instinctive à la pratique plus savante. Quand j’ai commencé à me rendre compte que si peu de gens ignoraient l’existence et le rôle du clitoris, ça m’a moi-même étonnée. Il y a avait de la méconnaissance certes, mais aussi et surtout du rejet… comme si c’était obscène.

Avez-vous constaté de réelles différences sur la connaissance du clitoris entre les plus jeunes et les plus agées ?

Majoritairement, les plus âgées n’en parlaient pas parce que c’était tabou. Mais les plus jeunes, quelle surprise ! Elles me regardaient de haut, comme toutes les ados qui croient savoir tout sur tout. Quand je leur ai demandé si elle connaissaient leur clitoris, j’ai eu l’impression que je leur demandais si elles connaissaient le javanais. « Ben pour quoi faire ? » semblaient-elles me répondre… Donc même les plus jeunes n’ont pas conscience de leur clitoris.

Les programmes de sciences au collège doivent-ils êtres repensés ?

Evidemment ! Mais l’Education Nationale a 30 ans de retard, alors d’ici à ce que ça change… Pensez-vous que les sexologues aient bénéficié de ces lacunes en matière sexuelle ? Evidemment, puisque personne ne se sentait habilité à informer les gens sur leurs corps et leurs sexualité. La masturbation était un mot encore pire à prononcer que le clitoris. C’était sale. J’ai entendu un gynécologue me répondre « Ecoutez, ce n’est pas mon rôle ! ». La majorité disent qu’ils ne s’occupent que de la reproduction, qu’ils font leur travail mais qu’ils ne sont pas là pour informer. Avec l’arrivée de la sexologie, on commence donc enfin à s’occuper du plaisir des femmes. J’ai d’ailleurs eu beaucoup d’intérêt à m’entretenir avec Philippe Brenot, sexologue et écrivain, auteur de l’Eloge de la Masturbation (Ed. Zulma). Les psys auraient pu occuper ce rôle de transmission de la connaissance sur la sexualité, mais ils sont passés à côté. Freud s’est sabordé lui-même en voulant « guérir les clitoridiennes », c’est-à-dire en les faisant exciser. Car pour lui, le clitoris était cause de la frigidité !!

Vous masturbez-vous toujours à 90 ans ?

Et je ne suis pas prête de m’arrêter. Pourquoi s’interdire un instrument de plaisir ? On ne nous empêche pas de gratter une guitare, mais on nous empêcherait de caresser notre clitoris ? La musique adoucit les mœurs et notre vulve est poétique avant tout. Moi je me fais plaisir 1 à 2 fois par semaine. Je répète souvent cette citation de St Exupéry, extraite de Citadelle : « Il y a des gens qui se sont installés dans une auberge pour la vie, et ils se sont avortés eux-même. » Il faut le secouer, le réveiller, notre clitoris et non l’avorter. ON l’a avorté, à nous de lui redonner vie.

Constance de Médina

Commentaires (1)

  • Hubert Liénart

    Bonjour Madame,
    Merci pour ce témoignage !
    Et encore plus pour ce que dit votre invitée au sujet de la conquête de liberté de la femme !
    En particulier au sujet du 13 juillet 1965 !
    Et en plus pour que la femme connaisse son corps en toute liberté ... y compris le clitoris comme Rosemonde en témoigne !
    Continuez de témoigner !
    Merci pour cette liberté acquise !
    Hubert Liénart à Chelles (77)


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