Dossiers Entretiens
La Domination masculine
Le documentaire de Patric Jean fait l’effet d’une bombe qui pulvérise les lieux communs du masculin-féminin. Dénonçant le système patriarcal qui nous cantonne dans des rôles figés, il nous rappelle un fait établi et pourtant malmené par des révisionnistes de l’égalité : les femmes et les hommes naissent avec le même cerveau. C’est notre environnement socio-culturel qui limite ensuite le champ de nos possibles, pas notre sexe.
Dans La Domination masculine, Patric Jean fait parler des femmes. Un groupe de féministes québécoises inquiètes face au ressac qui suit la vague libertaire des années 70, des candidates de speed-dating avouant préférer être dominées par un homme fort, des femmes de tous âges et de tous milieux victimes de violences conjugales. Il fait aussi parler des hommes, un pro-féministe, un ex-violent en thérapie, un garçon qui se fait allonger la verge, des anti-féministes qui considèrent la libération de la femme comme un crime contre l’humanité, et Leo Ferré, atterrant, qui souligne l’unique génie féminin, celui des ovaires, avant de conclure : "Pas de femme cultivée chez moi.".
Il nous fallait interroger l’auteur de ce film dont on sort nécessairement remuée, en colère, épouvantée, mais aussi réveillée. Un réalisateur qui a dû annuler son voyage de promotion à Montreal en raison de graves menaces proférées par des milices masculinistes, dont la référence principale est le massacreur de l’école polytechnique de Montréal, qui fit 14 victimes femmes en 1989 au nom de sa haine des femmes et des féministes, avant de se suicider.
Votre film vient de sortir en France, quelles sont les réactions ?
Elles sont extrêmes, je ne m’attendais pas à cela. Dans les salles, cela se passe bien, les gens pleurent, rient, discutent, le film les fait réfléchir. Les avis négatifs arrivent toujours le lendemain, de manière anonyme, sur mon blog. Et là, ce sont des tombereaux d’insultes très agressives, surtout venant des hommes.
Il est vrai que votre film n’est pas tendre avec eux. Vous ne montrez que deux figures masculines positives, au milieu d’hommes violents ou haineux.
Parce que je ne voulais pas non plus que la parole des hommes soient prééminente. La parole d’un homme a toujours plus de valeur, même pour une féministe, comme l’avoue une des Québécoises dans le film.
C’est pour cette raison qu’a contrario vous avez lancé une pétition que seuls les hommes sont invités à signer ?
Oui, car d’une part il existe déjà beaucoup de manifestes mixtes et d’autre part, si j’avais ouvert cette pétition à tous, je sais qu’elle aurait été signée par 80 % de femmes. A ce jour il y a 850 signataires.
Quel est le propos de ce manifeste ?
Nous ne sommes pas dans une guerre des sexes, mais dans un combat politique pour plus d’égalité. Ce manifeste est une déclaration politique qui dit simplement "nous les hommes, nous sommes en position de force et nous trouvons cela injuste." Aucun d’entre nous ne va se lever un matin en disant "les femmes sont nos égales mais elles n’ont pas autant de pouvoir que nous, faisons leur de la place" ! Notre position est trop confortable. Il faut agir, éveiller les consciences.
Nombreux sont les hommes à être pour la parité, pour l’émancipation féminine. Où se situe selon vous la domination masculine ?
Partout. Moi par exemple, je suis un archétype de la domination : je suis blanc, je suis un homme, père, j’ai un travail, j’ai tous les pouvoirs ! Notre société fonctionne de manière concentrique et moi je suis au centre de ça.
Comment en est-on arrivé là ?
Françoise Héritier a une théorie remarquable. Pour elle, l’élément déclencheur est sexuel et se retrouve dès les textes antiques. Lorsqu’ils ont compris que c’était eux dont dépendait le sexe des enfants, les hommes ont considéré la femme comme un pot de terre dont ils étaient les jardiniers, qu’ils pouvaient collectionner, transformer, etc. Quand on s’est aperçu qu’on s’était égaré, que les hommes et les femmes possédaient bien les mêmes compétences à la base, le patriarcat était déjà trop installé pour faire marche arrière.
Pourquoi la femme ne s’est pas affranchie plus tôt ?
C’est ce que La Boétie nomme déjà au XVIe siècle la soumission volontaire. Comment expliquer qu’un peuple subisse l’oppression d’un seul homme ? Parce qu’il manque de conscience, qu’il croit sa condition évidente, irréfutable. C’est pareil pour les hommes et les femmes. On nous met dès la naissance dans des rôles à jouer. Les filles doivent être douces, rêveuses, fragiles, les garçons actifs, durs, forts. Beaucoup brandissent l’argument biologique, or précisément, en neurobiologie il n’y a pas de différence entre un homme et une femme. Vous montrez à un médecin un squelette, il saura bien sûr dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme ; vous lui montrez un cerveau, il ne pourra pas. Tout est culturel.
Votre constat est plutôt pessimiste. N’y a-t-il aucun espoir ?
A long terme, je suis optimiste. L’espoir tient dans un seul mot : Education. Et cela tombe bien que vous vous occupiez de sexualité, car l’éducation doit commencer par ça ! Moi-même, j’ai beaucoup appris grâce au Docteur Foldès chirurgien spécialiste de la reconstruction du clitoris. Il m’a montré des images en 3 dimensions de cet organe que j’ignorais être aussi grand ! Puis il a sorti de son bureau un godemiché, plutôt petit, tout à fait adapté à l’anatomie féminine. Il faut expliquer aux garçons, et aux filles qui ne connaissent pas toujours bien leur corps, que la jouissance féminine ne dépend pas de cet énorme phallus qu’on érige comme un dieu ! S’il on savait cela, on gagnerait beaucoup de temps et de plaisir ! Il faut aussi en finir avec l’idée que le corps de la femme est le vide que l’homme vient remplir. J’ai compris tard que le clitoris des femmes, contrairement au sexe masculin qui nous sert à nous reproduire, à uriner et à prendre du plaisir, était un organe fantastique, uniquement dédié au plaisir.
Vous consacrez une longue partie de votre film à la violence conjugale. Après la réflexion, on passe à un sujet tellement sensible qu’on ne peut qu’être dans l’empathie, on ne raisonne plus. N’était-ce pas prendre le risque de noyer votre propos dans l’émotion ?
C’est au contraire ce que j’ai cherché à faire : face à cette violence, il n’y a pas à raisonner. Et encore, ce que je montre n’est rien. Les rapports de police que j’ai vus font état de vraies boucheries, voilà la réalité. Tout le monde s’accorde à condamner la violence conjugale, mais on en parle toujours de manière abstraite, chiffrée. Une femme qui meurt tous les 3 jours, ça ne me parle pas. Une image de femme attaquée à la hache ou défoncée à coups de poing, si. Or on commence à relativiser cette violence. Même dans la bouche des femmes, on entend que les victimes ne le sont pas vraiment, qu’elles portent une part de responsabilité, etc.
On entend également des masculinistes qui soulignent l’existence d’hommes victimes de violences conjugales.
Oui, et cette idée fait son chemin. Mais c’est faux, on ne peut pas dire qu’il y a autant d’hommes battus par leur femme ! Si j’ai montré ces images c’est aussi pour faire douter les spectateurs, pour qu’ils cessent de dire que cette violence est une affaire privée. C’est un délit, un crime, on ne peut pas laisser faire ça.
Une féministe constate qu’avant, on se battait contre des faits, et qu’aujourd’hui on doit se battre contre des illusions.
En effet, y compris dans des milieux sociaux élevés, y compris parmi les jeunes femmes, on entretient l’illusion de l’égalité.
Et votre documentaire rappelle que les inégalités salariales, sociales perdurent. Face à ces constats peu encourageants, que dites-vous aux femmes ?
Soyez féministes et soyez-en fières. Si vous demandez l’égalité et la justice, on vous traitera d’hystériques, de mal baisées, il faut le savoir. C’est normal, le système ne veut pas le changement. Il est plus aisé pour moi de le dénoncer, car on ne me traitera pas d’hystérique. A chaque mouvement d’émancipation, que ce soit la Révolution Française ou le mouvement des Noirs américains, il y a toujours eu un contre-mouvement de résistance. Mais continuez à dire NON, le changement viendra de vous. A 20 ans, j’étais phallocrate et pas loin d’être misogyne ; ce sont les femmes qui m’ont fait changer.
Propos recueillis par Aurélie Galois
Patric Jean est un cinéaste belge qui se consacre essentiellement au film documentaire. Son travail s’attache toujours à rendre compte, analyser et déconstruire les différents processus de domination dans la société, qu’il s’agisse de domination sociale, raciale ou sexiste comme avec son dernier film, qui vient de sortir en salles. Le titre est emprunté au livre de Pierre Bourdieu publié en 1998, analyse sociologique des rapports sociaux entre les sexes, qui cherche à expliquer les causes de la permanence de la domination des hommes sur les femmes dans toutes les sociétés humaines.




