Dossiers Du fantasme au plaisir
La sodomie, l’autre facette du plaisir
Insulte, inversion, interdit… le fantasme de la sodomie reste l’un des plus tabous de notre sexualité. Peut-elle être gaie et tendre ? D’aucuns n’y croient pas tant elle évoque la saleté, la honte et la violence. Longtemps condamnée comme déviance insupportable, trop proche de l’homosexualité ou de la masturbation (comme perte de semence) - les deux grandes guerres sexuelles menées par la société et la religion - la sodomie pâtit donc d’une réputation usurpée : celle d’être le premier pas vers l’enfer de la dépravation. Et c’est bien sûr, cette même renommée qui lui donne autant d’attrait.
Sodome et go more…
Fantasme jugé comme plutôt masculin, la sodomie dont on ne trouve de synonyme que dans l’argot le plus trivial, concerne tout autant les femmes que leurs partenaires. Homosexuels et hétérosexuels peuvent la pratiquer en toute égalité. Encore faut-il la débarrasser des scories de l’histoire, celle qui la voua au Diable et la rendit parfois passible de torture ou de peine de mort. Mais Dieu merci, le Diable a de très bons avocats particulièrement parmi les écrivains… "Je t’aime. Enculée." : le livre de Pierre Bisiou s’achève-t-il ainsi sur ces quelques mots ambigus. Hors contexte, on pourrait penser qu’il s’agit là d’une vilaine déclaration mêlant amour et injure… Faux : tout le texte, relatant une seule et même nuit de jeux amoureux "invertis", traduit une fascination pour celle (Isabelle) qui réclame à gorge chaude de se "faire mettre" encore et encore par son amant. Tout n’y est que jouissance. "Je reconnais qu’au masculin, le mot est violent. Mais avec le "ée", cela devient très tendre. J’ai été marqué par Bekett qui se demandait si d’avoir pris une femme par derrière était de l’amour ou non." Ceux et celles qui voient en cette pratique un simple avilissement peuvent en douter. Pourtant le rectum, bien qu’extrêmement fragile, n’en est pas moins l’une des parties de notre anatomie des plus innervées, donc extrêmement susceptible de déclencher un plaisir réel. Bien sûr, cela réclame quelques précautions car il est aussi l’un des moins humidifiés et donc sujet aux micro-lésions. Mais au-delà de cette faiblesse, il s’avère un réceptacle propre à favoriser l’orgasme.
Les interdits, d’intolérables plaisirs
Mais alors quoi ? Pourquoi éviter consciencieusement une zone toute prête à faire jouir ? L’histoire et la religion entrent ici énormément en ligne de compte. L’Antiquité, pourtant peu regardante sur bien des sujets du sexe, émettait déjà quelques restrictions sur le sujet. A l’époque, déjà, la sodomie était synonyme de soumission et n’était tolérée que dans un sens - si l’on peut dire : de maître à esclave. Tout patricien déchoyait à la subir passivement alors qu’elle relevait l’esclave de sa basse condition. De là à dire qu’il perdure dans notre inconscient une notion de maître à esclave latente dans cette pratique n’est pas totalement fortuite… Les affaires de la sodomie ne se sont pas arrangées par la suite. A peine tolérée entre un homme et une femme bien que pouvant préserver l’hymen de la seconde, elle fut totalement réprouvée entre hommes. On n’imaginait guère alors que deux femmes pouvaient y recourir aussi. On nommait ça "la sodomie parfaite", c’est-à-dire un coït dépourvu de toute visée reproductrice. Et comme jouir sans concevoir un "fruit divin" n’a jamais eu les faveurs des censeurs... l’inversion (le terme d’homosexualité n’est apparu qu’au XXe siècle) devint alors passible de mort ou tout au moins d’emprisonnement. Mais, même quand la sodomie ne fut plus "justiciable", elle resta en lisière de la sexualité.
Les préceptes du Divin… Marquis
Mais revenons au plaisir cru de la sodomie. Dans l’enfance, la libido naissante est assujettie à bien des interdits. On ne "se touche pas là", on ignore certaines parties de son corps considérée comme sales et a fortiori dépréciées. L’anus appartient à cette catégorie. Des siècles d’absence de toilette intime peuvent expliquer la répulsion que certains ont développée à l’égard de leur partie charnue. Et il est indéniable que certains gestes ne sont ni des plus polis ni des plus jolis. De plus l’inaccessibilité visuelle de cette zone n’aide pas à se familiariser donc se réconcilier avec elle. Enfin, des sodomies subies ou mal pratiquées ont pu définitivement braquer l’opinion publique et personnelle à leur encontre : allier ainsi saleté et interdit prouverait que faire l’amour par là ne relèverait pas du désir mais de la perversion. Comment dépasser ces a priori ? Car il s’agit bien de cela. Si l’on en croit Sade, Divin Marquis aux mœurs dissolus mais sans entraves et qui ne manquait pas une occasion de filer par la porte de derrière pour, selon ses propres dires : "[J’atteste ici] à toutes les femmes voluptueuses que le plaisir qu’elles éprouveront à foutre le cul surpassera toujours de beaucoup celui qu’elles éprouveront à le faire en con…" (in La Philosophie Dans Le Boudoir). Certes, la sodomie est chez lui violente, inflexible, torturante, mais il n’est nul besoin d’être sadique pour recourir à cette inversion des sens.
Une réputation qui sent le soufre et la souffrance
Grand classique des films X, la sodomie a connu l’enfer des bibliothèques et la censure jusqu’à une date récente de notre histoire. C’est d’ailleurs cette prescription elle-même qui participa à sa sombre gloire. Censurée dans les livres et les films grand public jusqu’au milieu des années 70, on se souvient de la scène d’Histoire d’O, de celle du Dernier Tango à Paris (la fameuse scène dans laquelle Marlon Brando soumet sa partenaire à une sodomie imprévue et grassement facilité par une livre de beurre) et des Valseuses. Les SAS resteront ainsi dans les annales pour la multitude d’œillets fraîchement cueillis et autres bagues peu précautionneusement enfilées, leur conférant un succès aujourd’hui mis à mal par la libéralisation des mœurs. Au-delà de l’art de se soumettre au désir le plus cru de son amant (ou de sa maîtresse), ceux et celles qui pratiquent la sodomie avouent aussi une excitation latente due à la transgression ultime d’un interdit majeur. Le titre de Toni Bentley est lourd de sens. Ma reddition est un véritable éloge à la sodomie et certaines scènes ne manquent pas de révéler la jouissance de se faire… violence contre les a priori : "La sodomie est l’ultime acte sexuel de confiance. Je veux dire qu’on peut avoir vraiment mal - si l’on résiste. Mais si l’on surmonte cette peur, en la traversant, littéralement, ah la joie qui nous attend de l’autre côté des conventions. La paix vient après la douleur".
Une manière sans façon de s’aimer
Librement consentis, les rapports anaux induisent donc une très grande complicité entre les partenaires, l’inexplicable sensation de se livrer tout entier à l’autre. C’est une perception de soi que l’on atteint. Comme Pierre Bisiou l’écrit si justement à propos de l’aveu amoureux : "[Nous les hommes] élevés pour les armes, la domination, la maîtrise, pour nous, les abandons sont si difficiles. Alors d’une certaine manière ce que je te fourre dans le cul, je suis assez tenté de le considérer ainsi, tu vois, une sorte de compensation pour la faiblesse que je viendrais avouer : je te dis je t’aime en me confiant à toi (…) mais je retrouve ma virilité en te pilonnant (…)." Autre troublante capitulation que celle d’être fouillée à son insu mais de son plein gré dans les arcanes de son corps. A tel point que si l’on place les deux livres côte à côte on se demande si le plus grand fantasme de l’homme n’est pas moins la sodomie elle-même que de trouver, après quelques essais décevants, la femme qui la lui accordera avec grâce...
L’amour physique a une issue
Transgressive et jouissive capitulation, reste qu’il faut mesure et douceur en la matière pour dépasser la peur et la douleur. La sodomie n’est pas, loin s’en faut, un rapport comme un autre. La progression du pénétrant devant s’accorder à la souplesse du pénétré. Une bonne dose de gel, un doigt ou plusieurs, ou un petit sex toy, ou encore la bouche et la langue ouvriront le chemin avec une langueur sans monotonie. Débarrassée du sentiment invasif de la surprise, chaudement délassée et excitée de ces prémisses amoureux et tendres, la proie réclamera d’elle-même de plus solide nourriture. Il faudra alors pénétrer doucement, patiemment et avec adresse pour ne pas blesser. "Avant de me laisser faire, je demande toujours à mon amant de me préparer avec soin par des caresses, des coups de langue, et aussi de me caresser le clitoris, bref tout ce qui peut me "détendre". Il me pénètre ensuite lentement. Ensuite, cela devient beaucoup plus fougueux. Parfois j’oublie que cette partie du corps n’a pas vraiment été prévue pour cela. C’est incroyablement excitant, même si ce sont des orgasmes presque plus psychologiques que physiques…" révèle Maya 35 ans. Chacun pouvant habilement se rendre la politesse, la sodomie n’est pas comme on le pense trop souvent, une pratique unilatérale. Fellation et cunnilingus gagnent beaucoup à fourrer ses doigts là où on le peut pour aller stimuler les zones internes du plaisir (prostate, périnée…). "Je trouve assez triste de pratiquer la sodomie juste pour faire plaisir, si on est attentif à l’autre, c’est très agréable" explique Romain 43 ans "bien sûr que ça peut effrayer, il faut un pacte tacite entre les partenaires et un peu de pratique pour apprécier et pas que pour la femme : l’homme aussi doit apprendre… Mais quelle découverte et quel champs de possibilités ! On choisit souvent l’image d’entrée des artistes et bien le terme est juste : c’est tout un art aussi…"
Alors faut-il être pour ou contre la sodomie ? Autant demander si l’on est pour ou contre le plaisir. Mais quoi de plus triste que de s’imposer des limites quand l’amour et la confiance et un peu de maîtrise peuvent ouvrir d’autres voies pour atteindre le septième ciel ?… Si la maladresse est ici un véritable handicap et qu’une infinie délicatesse est de mise, découvrir la sodomie permet d’abattre un tabou qui ne mérite pas de l’être. "Un cul ne sait pas mentir, il en est incapable… reprend Toni Bentley dans son livre. Il a mal, physiquement mal si on ment (…) j’ai tant appris, peut-être la chose de la plus haute importance, en me faisant foutre le cul. J’ai appris à me rendre." Et toutes les redditions ne sont pas des défaites.
Fannette Duclair