Le baiser est sur toutes les lèvres

Le 21/04/2009

Fruits sucrés, cocktails glacés, peaux salées, l’heure estivale est aux plaisirs des papilles. La chaleur et l’insouciance aidant, nous voilà bouches accortes et lèvres offertes, prêtes à donner et recevoir une pluie de baisers. Le baiser serait né de la becquée, pratique ancestrale des mères mastiquant la nourriture, la glissant ensuite dans la bouche de leur petit. Chimpanzés et bonobos ont toujours été également adeptes du baiser, surtout pour faire la paix. Les hommes prodiguent à leur tour d’heureuses vertus à cette pression sonore des lèvres (bruit qui expliquerait peut-être l’étymologie latine, basium) : baiser magique de la maîtresse sur un bobo enfantin, baiser pieux sur une icône, baiser guérisseur du roi aux lépreux, ou encore baiser source de vie, du prince à la belle endormie. Démonstration éminemment culturelle en tous cas, que l’on pratique autant avec des intimes que des inconnus que l’on salue. Pourtant le français moderne ne rend pas compte de toutes ces nuances, proposant les pâles bises, bisous et bécots assortis d’un seul verbe, embrasser, qui désigne le geste d’entourer du bras accompagnant presque toujours le dit baiser. Impropriété qui ménage la pudeur depuis le XVIè siècle, lorsque le verbe baiser (celui du baisemain) a pris un second sens, faire l’amour, concurrençant l’embrassade. Cette dérive du bisou vers l’acte sexuel, en français, témoigne de l’érotisme de ce geste buccal et de notre identité nationale portée sur ce french kiss qui délie cette fois notre langue, rouleuse argotique de patins, de palots, de gommes, de galoches, de gamelles et autres pelles.

La mécanique du baiser

Précisément, galocher met en mouvement 29 muscles de la bouche et du visage, brûle 6 calories, mais contrairement aux pouvoirs fabuleux que les contes de fées et autres superstitions lui confèrent, le baiser précipiterait tant notre rythme cardiaque qu’il abrègerait la vie de 3 minutes, selon une étude faite au Western State College Gunnison (Colorado). Une information qui n’a sans doute pas été transmise aux innombrables participants des records de baisers... Le plus rapide est détenu par une Allemande de vingt-sept ans, Andrea Suwa, qui a donné 10002 baisers en cinq heures. En 2005, Radio Énergie (Québec) organisa une Saint-Valentin façon Guinness book, et 3 couples atteignirent les 36 heures sans se décoller. Mais le plus long « marathon de baisers » se déroula au Brésil pendant 62 jours, 8 heures et 15 minutes, pour une « durée de baisers » de 833 heures et 45 minutes, soit environ 14 heures quotidiennes. Spectaculaire, certes, mais surtout révélateur. Souvent distribué machinalement, le baiser demeure néanmoins un concentré symbolique, une image qui se passe de son et de mot.

Baisers de légende

Le premier baiser recensé de notre culture est celui que Dieu donna à Adam, mettant ainsi une âme dans cette figure d’argile. La chrétienté a généralisé le baiser de soumission, incliné (repris par la royauté), tout en distillant via Judas l’idée du baiser de la trahison. Même si la religion sert de prétexte aux artistes pour peindre d’extatiques rapprochements, il faut attendre un peu pour voir apparaître de vrais baisers profanes. Le premier baiser de cinéma date de 1896, mais il ne sera pas aussi inoubliable que celui de Vivien Leigh et Clark Gable dans Autant en emporte le vent en 1939, devenu le modèle étalon. Une décennie plus tard, Doisneau imprime sur la pellicule la version parisienne de "ce baiser hollywoodien, qui, analysé par le linguiste Alain Rey (1), est aussi l’expression de l’inégalité des rapports entre hommes et femmes : c’est l’homme, qui « donne le baiser, ou bien le vole, le dérobe ; la femme le prend, l’accepte ou le refuse. (…) L’homme domine la femme, descend vers elle (…) : c’est encore et toujours l’Ange de la visitation. (….) La codification de l’acte du baiser est sans aucun doute différente selon les cultures. Son statut asiatique ou africain nous est mal connu (…) Le baiser serait-il un concept judéo-chrétien ? " A en croire le KamaSutra, nous répondrions que non…

L’art du baiser

Le traité indien de la joute amoureuse accorde en effet aux baisers une valeur érotique primordiale, amant et amante ayant des rôles spécifiques : Le baiser nominal : simple apposition des lèvres. Le baiser direct : les deux lèvres s’appliquent directement, en face à face. Le baiser incliné : la tête penchée, chacun tend ses lèvres vers celles de l’autre. Le baiser mouvant : la femme presse entre ses lèvres la lèvre inférieure de son amant, et l’introduit dans sa bouche avec un mouvement de succion. Le baiser touchant : la femme touche avec sa langue la lèvre de son partenaire. Le baiser frotté : une fois la lèvre inférieure de l’homme engagée dans la bouche de l’amante, celle-ci la lèche en la frottant très délicatement. La boîte : la femme saisit les deux lèvres de son compagnon avec les dents et les suce goulûment. Elle peut ensuite frotter son palais avec sa langue. Le combat de lèvres : on parie à qui saisira le premier, avec ses lèvres, la lèvre inférieure de l’autre. Autant de combinaisons qui laissent entrevoir la place essentielle du baiser dans la sexualité. Pour le sexologue Sylvain Mimoun, "stimulateur autant que signe de désir, le baiser est une preuve évidente de la bonne santé du couple. Inversement, quand un couple va mal, la première chose que l’on commence à repousser, ce n’est pas tant le corps de l’autre que sa bouche. Car autant un couple qui va mal peut continuer à faire l’amour par habitude ou “mécaniquement”, autant le baiser, qui demande plus de “lâcher-prise”, devient difficile."

Sur la bouche

Pas si éloigné du bouche-à-bouche qui peut sauver une vie, le baiser convoque l’organe le plus animal (nourricier) et le plus humain (locuteur) à la fois. « La bouche fait partie de la tête : c’est comme si c’était une partie de son âme, plus que de son corps, que l’on donnait dans le baiser, l’autre venant “puiser” avec sa langue » poursuit Mimoun. «  C’est un carrefour primordial, fondamental et fondateur, précise le professeur Bernard Golse (3). Elle a toute une histoire, intimement ancrée dans nos sensations les plus anciennes et les plus intenses. » Pendant les premiers mois de notre vie – le fameux stade oral décrit par la psychanalyse –, la bouche est notre lien privilégié avec le monde. Nos premiers moments de volupté, c’est à cette "cavité primitive", que nous les devons. « Au “suçotement” qu’effectue le nourrisson en dehors des tétées succède celui du pouce, du porte-plume, de la cigarette, et le baiser, acte hédoniste auquel on ne peut dénier le qualificatif d’érotique », explique Françoise Dolto. Jean-Hedern Allier, lui aussi écrivait dans son journal en 1996 que « le baiser est la tétée de l’adulte. » Voilà qui explique en partie le « J’embrasse pas » des prostituées, offrant tout à leurs clients, sauf ces baisers érigés en ultime rempart de leur intimité. « Sans les baisers, faire l’amour ne serait qu’une gymnastique d’où la tendresse serait absente, confirme Florence, 35 ans, en couple depuis onze ans. Si les “vrais” baisers se font plus rares qu’au début, ils restent les préliminaires les plus agréables et les plus raffinés que l’on n’ait jamais inventés. A chaque fois que nos bouches se touchent et s’aspirent, je m’étonne devant cette douceur si simple… Qu’ils soient fougueux, langoureux ou très doux, nos baisers donnent souvent le “la” de nos ébats. »

Alchimie salivaire

Il en va de ce contact entre les bouches comme de celui entre les peaux : certaines nous plaisent d’emblée, d’autres non. Goût, toucher, odorat… En éveillant nos sens, le baiser met en alerte une multitude de récepteurs sensoriels. Plus encore que le contact sexuel des corps, celui de nos bouches semble être le plus sûr déclencheur de notre désir. Pour certains scientifiques, le premier rôle des lèvres serait d’ailleurs érotique. Chez la femme, elles sont aussi érogènes que le clitoris, qui sont dotées d’autant de terminaisons nerveuses. De même, la médecine ayurvédique relie lèvres, mamelons et clitoris. Le canal déclencheur serait situé dans le nadi, le canal recourbé logé dans l’attache du nez et de la bouche. (4) La salive quant à elle ressemblerait aux sécrétions vaginales, soit un élixir propre à chacune, dépendant de son humeur, de sa chimie personnelle. Plus concrètement, elle permet un échange hormonal. Or, l’envoi de testostérone dans la bouche d’une femme garantit à l’homme une plus grande réceptivité sexuelle. La salive libère aussi l’androstérone dont l’action déclenche les phéromones ; des glandes similaires se retrouvent sous les aisselles, autour des mamelons, du nombril et dans les zones génitales.

Gorge profonde

Choqués par ce baiser profond échangé en public par les Parisiens au début du siècle dernier, les touristes américains l’ont surnommé le “french kiss”. Encore aujourd’hui, le baiser en public gêne, certainement parce qu’il suggère trop explicitement les autres parties du corps qui sont offertes, parce qu’il dénude, métaphore du congrès des sexes en même temps qu’il l’annonce ou l’autorise, ce que renforce le glissement sémantique du nom vers le verbe. Pour Bernard Golse, le baiser « constitue un substitut symbolique du coït, la langue valant pour le pénis, la bouche pour le vagin (dont l’entrée est d’ailleurs marquée par les grandes et les petites lèvres). » Alain Rey corrobore cette lecture : « Le baiser amoureux représente l’accès au corps de l’autre. Il préfigure, représente et, vu de l’extérieur, suggère l’acte sexuel (…) Par le baiser, les organes sexuels sont simulés comme identiques et capables de réciprocité : une homosexualité virtuelle s’exprime, et ce ne sont que les codes culturels, non la physiologie, qui définissent un mâle et une femelle. » C’est un peu ce que confie Louis, 47 ans : « Le sexe peut être hygiéniste, le baiser non. Je peux faire l’amour avec une femme qui me plaît à moitié, mais je ne peux pas l’embrasser. Quand j’embrasse une femme, c’est comme si je la pénétrais, un peu. C’est même plus intime que la pénétration sexuelle. Dans la vie, on a la sensation et le goût de sa propre salive en permanence, alors sentir la salive de l’autre, c’est presque une communion plus forte. » De la fascination à la répulsion, le pas est pourtant vite franchi. A 42 ans, Jérôme admet éviter les femmes dotées d’une bouche trop large, qu’il juge volontiers carnassière. « J’ai peut-être peur qu’elles confondent amour et cannibalisme, et m’engloutissent. A moins que je ne me sois pas remis de l’histoire du Petit Chaperon rouge et des grandes dents de la fausse grand-mère ! ».

Bon baiser... bon baiseur ?

« Penser d’un homme qui embrasse bien qu’il va bien faire l’amour relève de la légende, prévient Sylvain Mimoun. En réalité, c’est le désir que l’on a pour l’autre qui va stimuler ou non le sien, et, donc, nous rendre son baiser plus agréable. Mais un homme peut très bien avoir du désir pour une femme, donc bien l’embrasser, et souffrir par ailleurs de problèmes d’impuissance ou d’éjaculation précoce ! Une femme qui parie sur la qualité d’un rapport sexuel avec un homme en se fiant à son seul baiser n’est donc pas à l’abri de quelques surprises… A contrario, si l’on n’aime pas embrasser quelqu’un, il y a de fortes chances pour que l’on n’aime pas faire l’amour avec lui. » Nonobstant, des chercheurs de l’université d’Albany (état de NY) ont réalisé une étude scientifique auprès d’une population d’étudiants célibataires. Et il s’avérerait que le baiser permet à la femme de jauger son partenaire et de tirer des informations sur sa condition physique. Cette étude révèle aussi que le « baiser espion » serait pratiqué par les femmes, tandis que les hommes se servent du baiser comme d’une invite sexuelle. Les chercheurs ont mis au jour une autre différence : alors que l’homme favoriserait le baiser au début de l’acte sexuel, pour « lancer la machine », la femme aurait plus tendance à embrasser après le coït. Enfin, quand la femme peut mesurer (inconsciemment) la disponibilité à l’engagement d’un homme en l’embrassant, ce dernier tendrait à l’éviter pour la même raison, mais serait également plus enclin à mettre fin à une dispute moyennant un baiser langoureux ( comme les singes déjà cités…)

Présage de bien d’autres délices, chaque baiser en appelle un autre. Pourquoi se priver puisque, hormis l’adolescente maladie du baiser, c’est une activité sans risque ? Prenons simplement garde à ne pas imiter l’astre incendiaire, en jouant aux allumeuses des plages qui embrassent fougueusement puis s’enfuient, laissant l’autre bouche bée. Ovide nous avertit : « Prendre un baiser et ne pas prendre le reste, c’est mériter de perdre même les faveurs accordées »…

Aurélie Galois

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