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Toutes bisexuelles ?
Attirance fugace ou intermittente, curiosité, fantasme ou mode de vie : de plus en plus de filles avouent avoir un copain et une copine. Qui n’a pas désiré ouvertement, ou sans se l’avouer, une inconnue du même sexe ?
La bisexualité féminine revêt des formes aussi bien fictives, fantasmées, caricaturées que niées, et par l’imaginaire qu’elle charrie, reste objet de questionnement. Elle cristallise aussi des attitudes sociales souvent contradictoires : suspicion, fascination. Cette épineuse question remplit les pages de la presse féminine et, comme la plupart des sexualités non conformes, serait devenue « in ». Avant de la ranger au rayon des produits de grande consommation, penchons-nous sur cette troisième voie, une (vieille) tendance.
Par bisexualité, on entend généralement une attirance sexuelle polymorphe, au sens où elle engage des relations entre personnes du même sexe et du sexe opposé, qu’elle qu’en soit la proportion, qu’il s’agisse d’un moment de la vie sexuelle ou d’une orientation plus durable. Si la bisexualité se conjugue différemment selon les sexes, quid des filles ? Quels en sont les rituels amoureux, la morale érotique ? Certain(e)s s’en inquiètent : la tendance est-elle innée ? En feuilletant le bottin mondain, les exemples ne manquent pas : Tamara de Lempicka, Marlene Dietrich, Drew Barrymore, Angelina Jolie, Madonna et bien d’autres en ont exploré les virtualités. Outre son volet people, elle reflète une réalité : il y a aujourd’hui « une plus grande diversité des trajectoires et des répertoires sexuels », explique la sociologue Natacha Chetcuti.
« Une autre façon de délimiter le désir »
De quoi parle t-on, dès lors ? « Encore aujourd’hui la bisexualité n’est pas une catégorie véritablement reconnue ou légitime sur l’échiquier sexuel, » ajoute la sociologue. Avec peu de donnés mesurables, pour des raisons statistiques : en effet, la bi/homosexualité masculine est mieux connue, car elle a été mesurée dans le contexte épidémiologique du SIDA. Il y a aussi, tout simplement, peu d’études sur les femmes en France, l’objet « femme » ayant mis longtemps à être légitime dans la recherche. D’où la difficulté à se situer, à se dire, pour ce « statut bâtard entre les deux grandes orientations assises, ce qui place les réfractaires au choix fermé, littéralement, le cul entre deux chaises, » écrit Karl Mengel dans Pour et contre la bisexualité (2009). Pourtant en matière de sexualité, les voies du désir devraient être impénétrables. Et, pour l’expliquer simplement, « Ce n’est jamais qu’une autre façon de délimiter le désir ». L’auteur du livre se pose ainsi « pour la reconnaissance et l’exercice d’une libido décloisonnée – et contre la bisexualité, ce nom colonial ». On peut alors y opposer d’autres termes moins cloisonnants, comme « polysexualité, » par exemple, ou « pomosexualité » – sexualité post-moderne, qui refuse ces assignations.
Une frontière antique
Telle qu’elle se présente aujourd’hui à nos sociétés, en tant que dilemme érotique, piment du couple ou expérience amoureuse, la bisexualité est souvent classée parmi les nouvelles conduites sexuelles. Or, il s’agit d’un mythe savamment entretenu car, comme le notent les historiens, les sociétés antiques étaient en fait bien plus bisexuelles que les nôtres. Pour la chercheuse Sandra Boehringer, qui a étudié l’homosexualité féminine dans l’antiquité grecque et romaine, ces pratiques sexuelles existaient bel et bien mais n’étaient pas reconnues comme une sexualité à part entière pour les femmes. « Considérée comme négligeable pendant des siècles, la bisexualité féminine a été mal documentée, » estime Karl Mengel. L’anthropologue Catherine Deschamps, l’une des rares spécialistes en France, estime qu’elle est « simplement moins citée. On sait que ce type de relations n’était pas autorisées pour les femmes. » Et d’évoquer, dans l’Histoire des exceptions nombreuses à la règle : « Il y a tout de même Sappho, Lesvos. Et surtout, plus récemment, au début du XXe siècle, le Bloomsbury Group à Londres [nda : artistes et d’intellectuels britanniques] autour de Virginia Woolf, ou à Santa Fé, le groupe plus ou moins constitué autour de la peintre Frida Khalo ». Parmi les femmes écrivains, de Colette à Françoise Sagan, citons encore Simone de Beauvoir dont on n’a découvert la bisexualité que tardivement, dans sa correspondance : amoureuse de sa meilleure amie, Zaza, elle passera à l’acte avec l’une de ses élèves, Olga.
Tous bis par nature ?
L’idée d’une bisexualité psychique « innée » fait son apparition avec Freud. Le psychanalyste, qui a parlé très tôt de bimorphisme sexuel, évoque une « disposition bisexuelle originelle » [1]. Deux tendances, masculines/active et féminine/passive existent en chacun de nous, mais il n’est en fait nullement question de sexualité. « Tous les individus humains, par suite de leur constitution bisexuelle et leur hérédité croisée, possèdent à la fois des traits masculins et des traits féminins, » écrit Sigmund. Puis, dans les années 50, les enquêtes sur la sexualité menées par l’Américain Alfred Kinsey ont établit notamment une échelle qui classe les individus en fonction de leur orientation et de leur attirance : de 0, pour l’hétérosexuel pur jus à 6, pour l’homosexuel. La vaste majorité de ses sujets se retrouve dans une zone entre les deux extrêmes, on en déduit alors selon lui, que nous sommes tous un peu bis.
Le site du fantasme
« La bisexualité des femmes est mieux perçue par les hommes hétéros, probablement parce qu’elle répond à un de leurs fantasmes » glisse Catherine Deschamps. Ce fantasme saphique banal est aussi partagé par bien des femmes, en couple ou individuellement. Il n’est pas nécessaire de passer à l’acte pour être « bi-curieuse ». Pour celles qui tentent l’expérience, « certaines circonstances, certaines rencontres, certaines fascinations, certaines possessions parfois, peuvent conduire certaines à avoir des relations sexuelles avec des hommes et avec des femmes » souligne l’anthropologue. « Ce n’est pas spécifique à la bisexualité : on pourrait aussi parler du SM, du tantrisme, voire de l’abstinence. Des circonstances créent des pratiques, parfois durables, parfois ponctuelles. On parle aussi d’une homosexualité de circonstance : en prison, à l’armée, par exemple, où l’occasion fait parfois le larron. » Dans des périodes de découverte, d’exploration, comme à la puberté, le jeu adolescent a parfois lieu dans des contextes homoérotiques forts. « La bisexualité imprègne les cadres non-mixtes de fabrique de soi, » explique Karl Mengel, qui ajoute que « la séparation des sexes n’annule pas le désir ». Le pensionnat de jeune fille, comme le vestiaire de sport, sont les tenants par excellence de l’amitié qui dérape. Le couvent est ainsi le site du fantasme saphique dans La Religieuse de Diderot, et le lit d’hôpital un lieu propice à l’ambiguïté entre la patiente et son infirmière, dans Persona, de Bergman.
« On aime des gens et pas des sexes » : des parcours sexuels variés
Pour Julia, une polyamoureuse bisexuelle, longtemps attirée par sa meilleure amie, « on aime des gens et pas des sexes ». Selon elle, « La relation amoureuse n’est pas déterminée par la sexualité. » Raphaëlle, une amie de Julia, raconte : « C’est vrai qu’avec une fille, on retrouve plein de choses qu’on a avec un mec, seulement il y a souvent une vraie compréhension, une communication beaucoup plus complète et profonde qu’avec un homme. Et puis physiquement, j’ai souvent entendu dire qu’une femme connaît mieux le corps d’une femme mais je ne suis pas franchement convaincue, ça dépend vraiment de chacune... En tout cas il y a une véritable douceur, et une place plus grande laissée à la sensualité par rapport à la sexualité pure... » La sociologue Natacha Chetcuti, dont les travaux de thèse portent sur l’auto-nomination de soi chez les lesbiennes, voit aujourd’hui deux tendances contradictoires coexister : d’un coté, l’ouverture à des sexualités diverses, de l’autre, « une contrainte à l’hétérosexualité plus forte chez les femmes que chez les hommes ». Si, selon elle, les trajectoires des bisexuelles sont encore mal connues, les parcours « exclusifs », donc uniquement constitués de partenaires de même sexe sont très rares chez les lesbiennes, plus que chez les gays - il y a donc bisexualité « de facto ». On peut aussi connaître des partenaires variés et « éprouver la nécessité de se situer, vers la trentaine, dans un système hétérocentré », selon son environnement. Les unes ont des parcours « simultanés », où les expériences servent à vérifier l’une ou l’autre orientation mais ne bouleversent pas la question de la définition de soi. D’autres entretiennent, par défaut, des relations hétérosexuelles, par peur d’être catégorisées lesbiennes. Il y a aussi la difficulté à se nommer et à passer à une sexualité réelle avec une femme. Certaines lesbiennes ont parfois des rapports avec des hommes, « très contractualisés », sans engagement affectif, et anonymisé. Elle émet enfin quelques réserves : « Dans les parcours, il peut y avoir une bisexualité choisie, revendiquée mais il n’est pas certain qu’elle dure tout au long de la vie ».
Clichés en série
L’évocation du seul terme charrie un intrigant répertoire de clichés et d’idées fausses qui en disent long sur notre rapport à la sexualité. En effet, posée par la médecine comme problématique, voire pathologique, en somme, le soupçon de déviance ou de névrose qui pèse sur la variation à la norme exclusive (hétérosexuelle ou homosexuelle), vaut aux bisexuels des jugements raccourcis dont il faut se méfier comme le rappelle Catherine Deschamps : « tout cela induit la représentation courante que les bis sont nécessairement multipartenaires » et, fatalement, associés au libertinage. Infidélité, dévergondage, lubricité, lâcheté, indécision, la liste est longue des reproches que l’on adresse à cet individu supposément dépravé et insatiable. Pas de quoi crier au loup, pourtant : « l’ambivalence est origine et non destination » assure Karl Mengel.
Plutôt que voir la bisexualité comme une variation de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité, celle-ci mérite qu’on la considère aujourd’hui comme une sexualité en soi, qu’elle qu’en soit sa durée. Pour les uns, elle est aussi l’occasion de « gommer les limites artificielles de la sexualité », pour les autres de questionner des normes transversales et des stéréotypes partagés. « L’on peut aussi y voir la volonté, politique, de ne pas s’incarner dans une définition précise, » estime Natacha Chetcuti. Et si, comme le souligne Karl Mengel, la moralisation de la sexualité, qui émerge lorsque l’ordre érotique impose un choix, est inquiétante, on peut à l’inverse considérer la vie érotique, telle qu’elle se présente parfois à nous, comme un mouvement perpétuel.
Clémentine Arnaud
Bibliographie
- L’Homosexualité féminine dans l’Antiquité grecque et romaine, Sandra Boehringer, Belles lettres, 2007.
- Pour et contre la bisexualité, Karl Mengel, La Musardine, 2009.
- Le miroir bisexuel, Catherine Deschamps, Editions Balland, 2002.
- Osez… la bisexualité, Pierre des Esseintes, La Musardine, 2006.
- Thèse « Normes socio-sexuelles et lesbianisme. Définition de soi, catégorie de sexe/genre et script sexuel », Natacha Chetcuti, EHESS, 2008.
- A history of bisexuality, Steven Angelides, University of Chicago Press, Chicago, 2001.
- Vice Versa : Bisexuality and the Eroticism of Everyday Life, Marjorie Garber, New York : Simon & Schuster, 1995.
Notes :
1 : Trois essais sur la théorie de la sexualité Edition Gallimard, Collection : Folio essais