7 - Literie intelligente
Le 25/09/2026
La longue marche dans la montagne a été éreintante. Ils sont sortis fourbus du véhicule.
Milo, toujours accro aux infos, se repose au salon, à l’étage inférieur, en regardant l’immuable flot de nouvelles alarmantes que quelques chaines d’informations continuent de déverser, bien que les nouvelles générations se soient depuis longtemps opposées à tous ces flux anxiogènes.
Glacée jusqu’à l’os, Hayden a envie d’un bain. Aspen le prépare, elle s’y glisse. Comme la nuit tombée ne permet plus de voir le paysage, elle commande la diffusion d’un documentaire sur les fonds marins, où des créatures aussi sidérantes que l’anguille-grandgousier, ou le Vampire des abysses montrent une nature qui rivalise d’imagination avec les meilleurs films de SF. Le Tremoctopus la fascine : non seulement l’animal est féerique mais la femelle mesure jusqu’à deux mètres de long, soit une taille quarante mille fois supérieure à celle de son partenaire ; c’est, dit-on, le plus important dimorphisme sexuel chez les animaux. Comme si cela ne suffisait pas, la vie sexuelle du mâle tient de la tragédie : il détache un grand bras d’une poche sphérique que la femelle conserve dans la cavité de son manteau jusqu’à la fécondation et meurt peu de temps après l’accouplement.
La salle de bains a des airs d’aquarium, mais le silence des profondeurs est rompu par la puissance des jets du programme d’hydromassage, entrainant une cacophonie malvenue. Bien qu’elle ait désactivé les puissants jets qui massent l’intérieur des cuisses et mènent très vite à de violents orgasmes (elle ne les utilise plus depuis longtemps, ayant la sensation d’en sortir avec une chatte démolie, un clitoris meurtri), les remous distordent l’image de son corps dans l’eau, devenu imperceptible. Mais dans les profondeurs de la mer, dans la zone dite de Minuit, un ballet d’Atolla wyvilei commence et leurs cloches rouges, leurs chairs bioluminescentes, leurs tentacules caressantes la plongent dans des songeries où ces chairs molles viennent chahuter son repos.
Curieusement, Milo déteste se faire masser. Qu’ils servent à dénouer des noeuds musculaires ou à appuyer ces fameux points magiques à l’intérieur des cuisses qui déclenchent d’immédiates envies lubriques, il refuse d’en entendre parler. Hayden a fini par ranger aux oubliettes ses fantasmes de massages côte à côte, longs, luxurieux, les yeux dans les yeux, rendant pénible l’attente jusqu’au moment où les corps adhèrent, se collent, s’emboitent avec une sensibilité littéralement à fleur de peau. Elle avait laissé tomber l’idée.
Il y a deux ou trois ans, en se baladant sur des sites de cul, elle était tombée sur un site japonais proposant des draps en latex d’un blanc clinique, que des publicités décrivaient comme capables de merveilles. De petites ampoules vésiculeuses contenaient de minuscules têtes de massage s’alignant tous les trois centimètres, une télécommande permettant vingt programmes de pulsations différentes. Elle en avait acheté une paire, mais l’encombrant colis s’était révélé décevant, soit parce que les effets étaient faibles, soit parce qu’elle en avait trop attendu. Les draps avaient fini au fond d’un placard, recouverts par une toutes sortes d’accessoires sexuels plus ou moins utiles.
Dans la chambre, tout en séchant son corps dans une moelleuse et épaisse serviette, elle se penche au-dessus d’un pavillon des tuyaux apparents qui servent à communiquer naturellement d’une pièce à une autre :
Hola Milo ?
Le son de la chaine d’informations couvre sa voix.
Hooooooo ! Tu m’entends ?
Sans plus de succès, elle descend l’escalier et le trouve absorbé par des images diffusées sur le mur. Elle se pose devant un reportage sur l’Etna, une fois encore en éruption et ravageant des kilomètres de terre. Sur la montagne cendrée, des coulées pyroclastiques glissent comme des serpents d’un rouge fluorescent, formant un maillage irrégulier. Elle se tourne vers le mur, laisse tomber sa serviette et entreprend une modeste danse lascive en osmose avec le volcan, offrant un corps impudique et incandescent au regard de son amant qui, amusé, accepte la silencieuse proposition.
La lumière de la chambre est si tamisée qu’il leur faut quelques secondes pour se diriger à proximité du lit. Pendant qu’il ôte pull et t-shirt, elle, à genoux, s’occupe de le libérer de son pantalon et de son caleçon long. Elle frotte son visage contre son sexe, sa forêt de poils blancs, hume l’exquise odeur interdite, caresse ses fesses, embrasse son ventre et se redresse doucement pour qu’ils glissent ensemble vers le lit. Le contact froid avec le drap de latex recouvert d’une fine couche de talc les surprend quelques secondes, puis, les sensations douces procurées par les capteurs ensemencent l’imaginaire d’une illusion de caresses sur toutes les parties du corps en contact avec le drap. Elle enveloppe leurs deux corps de cette troisième peau, puis se frotte à lui, cherchant à irriter la pointe de ses seins contre son poitrail velu, à émoustiller sa chatte allant et venant sur sa hampe jusqu’à ce que sa lubrification barde sa verge. Ils sont circonvenus par ces étreintes synthétiques et bercés par le lent va-et-vient du corps de Hayden. Elle cherche la bouche de son Apollon fatigué pour l’embrasser, ce substitut de l’activité coïtale lui permet de mieux s’embraser : toutes les membranes muqueuses si sensibles accélèrent son pouls, dilate ses noires pupilles, l’incite à fouiller tout le corps de l’autre. Il résiste, sa bouche reste obstinément fermée, sans explication aucune. Elle glisse doucement le long de son corps poilu, explorant les sensations que le drap procure à sa verge, ses couilles. Elle glisse sa langue pointue vers son cul, joue avec les plis contractés du rectum, accélère ses coups de langue en frottant le latex sur son sexe. Lorsqu’elle sent que son plaisir monte, qu’il se délecte, elle s’arrête net et s’empale. C’est sa réponse au refus de l’embrasser.
Leur absence de paroles intimes - en dehors de quelques cochonneries, parfois -, leurs silences quant à ce qu’ils attendent l’un de l’autre, de temps à autre comblés par des gestes (lui, indiquant de ses mains le rythme souhaité des pipes, elle guidant les mains sur ses seins), nuit occasionnellement à leurs jouissances respectives. Le préjudice est faible, il y a quelque chose dans ce non-dit qui pousse vers la rencontre suivante, qui empêche de se repaitre de l’autre, maintient l’électricité du désir et incite à ne pas se reposer sur autrui pour arriver à l’orgasme.
Elle colle un bord du drap sur ses seins et maintient un autre bord sur ses couilles. Les mesures biométriques des capteurs mesurent leur température, leur taux d’excitation, leurs niveaux d’oxygène dans le sang et leurs signaux de performance cardiaque. Ils s’ajustent sans cesse aux différents paliers d’excitation tandis que le drap semble capable de se mouvoir de façon presque autonome sur leur corps. Si Aspen rentrait à l’improviste dans la chambre, il ne saurait les distinguer, ainsi emballés, et n’aurait en spectacle qu’une matière vivante, gluante, furieusement animée, semblant livrer bataille contre elle-même, mais comme au ralenti, leur âge ralentissant leur rage. Milo, qui toujours compte les orgasmes de Hayden avant de se préoccuper de son propre plaisir, est plusieurs fois au bord de l’orgasme, sans toutefois s’y abandonner.
N’ayant pas laissé d’accessoires à proximité du lit, elle déloge la queue de sa chatte, se penche pour l’oindre abondamment de sa salive et la dirige vers son cul. Elle caresse d’abord son anus avec le gland, mêlant sa cyprine à sa salive par le biais du tiers, puis guide la queue doucement à travers son sphincter contracté en regardant Milo droit dans les yeux. Elle n’a jamais aimé les sodomies en levrette, se sentant coupée de l’autre et soumise, tandis qu’en face à face elle est active, dominante, se sent en symbiose avec lui, plus excitée. Elle sait par coeur comme, en dépit des apparences, les hommes aiment l’étroitesse des anus qui enserre davantage leur pénis que les chattes non entrainées, et comme les mouvements de va-et-vient dans ce canal étriqué les stimulent plus fortement. Passées les premières secondes où une douleur térébrante la terrasse, elle bascule vite dans l’exaltation de la pédication. Puis, l’acmé venant trop vite, elle cesse d’être attentive à ce qui se passe dans l’univers fermé de son cul et fait transiter son plaisir par les expressions faciales de son partenaire, enfin parlantes. A peine pense-t-elle à le ralentir lorsque ses mouvements sont trop brusques, ou lorsque le pétrissement de ses seins devient douloureux.
Il existe des milliers de jouets sexuels qui donnent des orgasmes extravagants de puissance et se comparent difficilement à ceux qu’un homme peut procurer pour des raisons purement techniques : la machine peut embrasser inlassablement et à tous les rythmes tous les zones érogènes à la fois. Il faudrait deux à trois personnes pour en imiter la performance. Mais pour elle, la masturbation est à la sexualité ce que le réseau social est au rapport humain : c’est bien, mais c’est beaucoup moins bien.
L’amant fougueux l’attrape par les hanches, scande un rythme de plus en plus rapide, l’utilise comme un instrument de sa jouissance. Sa bouche est déjà grande ouverte, silencieuse, mais au bord des délices. Ce sont dans ces quelques minutes où les rôles s’inversent, lui dirigeant corps et mouvements, elle se laissant faire, les yeux toujours fixés sur lui, que l’excitation atteint son paroxysme grâce à l’abandon de toute retenue chez lui, lâchant enfin sa férocité naturelle, mû uniquement par sa quête de délivrance.
Toujours empalée, elle retombe sur son corps dans une inconfortable position. Elle couche son oreille sur le coeur de Milo pour s’assurer qu’il continue de battre. Pendant qu’il s’assoupit, elle caresse sa peau, douce, réparatrice, stimulant un peu plus son système de dopamine, essentiel à son énergie, à sa créativité, à son goût du risque.






