6 - Rétro-compatibles, acte II

Le 20/09/2026

Avant le décloisonnement des genres et la fluidité dans les rapports sexuels nés au début du XXIe siècle, tout tenait dans des cases, et en particulier les femmes. Il avait été décidé tôt dans le siècle précédent que les rêves d’amour seraient la pierre angulaire de leurs ambitions. Les mères, les magazines féminins, la publicité, le cinéma, la mode, tout contribuait à imposer aux jeunes femmes l’idée que si la libération par le travail était indiscutable, si la sexualité était une voie incontestable d’épanouissement, une vie sans amour était terne, gâchée. Cela sous-entendait des voeux d’hétérosexualité, d’enfantements, de charges domestiques, d’effacement social, mais cela avait été si bien vendu aux foules féminines, que longtemps elles en ont redemandé. Il aura sans doute fallu les angoisses climatiques qui menaient leur préoccupations ailleurs et évacuait tout désir d’enfants, ainsi que les batailles LGBTTQ+, qui dé-tricotaient les idées reçues sur le masculin et le féminin, pour lentement remplacer un rêve par un autre. Depuis, il semble que l’éco-anxiété, les réseaux sociaux et les asexuels aient gagné la bataille, puisque toutes les formes d’activité sexuelle, y compris masturbatoires, sont en berne un peu partout dans le monde.

À l’époque de leur rencontre, la sculptrice avait déjà des problèmes avec les cases et cloisonnements de genres, mais comme une partie du sel de la vie se niche dans les contradictions, c’était la virilité exacerbée de cet homme qui l’avait excité en premier lieu et c’était la partie la plus féminine d’elle-même qu’elle lui avait offert après avoir eu une pulsion soudaine et incontrôlable qui la poussait à vouloir baiser avec lui, sur le champ. Plus grand que la moyenne, très droit, sa mâchoire carrée, une bouche immense, des sourcils brouissailleux qui cachent à peine des yeux de braise, des mains qui parlent pour lui de la façon dont il aime façonner le monde, et surtout un air dominant et dur l’avaient immédiatement exaltée. Il est bien plus facile, disait-elle, de trouver une excitation sexuelle dans une forme superficielle d’antagonisme que dans la concorde où l’on risque d’assoupir lamentablement sa libido. C’était aussi la raison pour laquelle coucher avec une femme n’était pas aussi grisant, cela ressemblait plus à de la masturbation et ne pouvait l’exciter que si un homme venait chahuter le jeu de miroirs. Il fallait, disait-elle, cultiver les différences tout autant que de chercher à rassembler.
Les couilles de Milo sont vraiment énormes et pendent entre ses jambes presque jusqu’à mi-cuisses. Le poids de flopées de spermatozoïdes ? D’une dose élevée de testostérone, amie du pouvoir et de la concupiscence ? Mais qu’en fait-il hormis mater avec délectation les paires de seins et les culs offerts à sa vue ? Peut-il seulement compter sur ces rares femmes assez audacieuses pour l’aborder dans des aéroports, des hôtels, des bars éloignés de son domicile conjugal ? Un maigre monde, sans noms, sans numéros de téléphone, sans sentiments, sans lendemain.
Il s’était laissé séduire par l’impudence de cette pipe au beau milieu de l’atelier et la façon dont elle l’avait convaincu de revenir pour des moments brefs et sporadiques de cul, rien d’autre que du cul. Elle avait de jolis seins ronds comme des pommes avec de tous petits tétons, une bouche charnue, des gestes lascifs, un esprit trublion et une forme d’insouciance à laquelle il n’était pas insensible. Par ailleurs, il « était convaincu qu’elle ne serait pas du genre à perturber son équilibre domestique. Et aussi : elle semblait insatiable (la bite comme objet transitionnel). Dans un rôle tout à fait paternaliste, il l’encourageait à se libérer d’éventuels tabous ou de toute retenue, ce qui lui permettait de se libérer lui-même de ses carcans, mais indirectement. Même s’ils contenaient généralement leurs rencontres à des champs vanille, il y avait presque toujours des tentatives expérimentales qui les tenait à l’écart du ronronnement, de l’ennui.

Il y avait eu des moments de crise. Parfois, Milo croulait sous le boulot et n’avait pas le temps de venir la sauter. D’autres fois, il craignait le vieillissement, ne plus être assez vigoureux. Parfois s’était elle qui s’agaçait, voulait voir ailleurs des hommes qui auraient moins de règles psycho-rigides. Ils ne s’étaient pas révélés d’aussi bons coups. Alors elle ne lâchait pas prise, tel un rongeur, elle le pourchassait, manifestait ses envies pressantes, orchestrait rencontres et ébats, en savourant un désir inaltérable, né d’une relation ou rien d’autre n’existait que l’appétit sexuel. Il se laissait faire avec une passivité désarmante pour un homme d’action, jusqu’au moment où, dans le feu de la baise, quelque envie brûlante se manifestait, le poussant à agir.

Au fil des ans, ce rôle de solliciteuse d’entrevues et de cheffe des assauts, l’accoutumance à des rapports strictement sexuels ont amené Hayden à penser autrement le lien à l’autre (Où se situe-t-on vraiment dans une relation charnelle ? Où est l’autre lorsqu’il jouit ? Qu’est-ce qui est tangible dans une relation à deux ? Etc.). La situation l’avait délivrée de l’oppression des rêves d’amour.

La question du vieillissement des corps s’est posée assez tôt dans leur relation, dans une forme de courtoisie réciproque. Les lumières ont commencé à se tamiser à un âge où c’était encore inutile. Lorsqu’ils eurent tous les deux atteint l’âge féroce de la retraite, en optant pour un ancrage définitif et volontaire dans le monde du travail (il était intellectuel plus que physique, d’où une longévité possible), il devint évident que c’était ces activités mentales et sociales qui préservaient en partie la fraicheur de leurs pensées et celle de leurs cellules. Dès le début du siècle, ils avaient suivi les travaux internationaux sur la génétique du vieillissement, surveillant autant les aspects scientifiques que technologiques, éthiques, etc. Milo s’y était intéressé pour des raisons professionnelles, Hayden cherchait tout ce qui permettait de préserver les rapports physiques. Malgré le sport, la vie active, les pilules en tous genres qu’ils prenaient pour maintenir active leur lubricité, ils craignaient toujours autant de doucement décatir. Heureusement, 2032 avait été une année marquante avec la mise sur le marché simultanée de deux produits : des nanorobots capables de renouveler le système immunitaire - réglant au passage le problème du vieillissement des cellules - et des vaccins épigénétiques qui permettent la modification du fonctionnement des gènes dans l’organisme, réactivant la force et la mobilité de la jeunesse. C’était la raison pour laquelle en dehors de la laborieuse édification d’un cadeau matériel pour fêter l’imminence des quatre-vingt dix ans de Milo, Hayden échangeait depuis un moment avec le laboratoire Rejuvenate Bio, aux Etats-Unis, pour obtenir deux vaccins et contourner les réticences de l’agence européenne de santé.