3 - Interface tactile.
Le 31/08/2026
Milo est à peine une ombre en mouvements derrière la large paroi de verre de la douche, tant la buée est abondante. Sa tête est ailleurs, pendant que l’eau bouillante coule sur ses épaules.
Salomé le rejoint.
Prendre sa douche avec lui, se laver mutuellement, c’est une stimulation tactile de plus. Depuis qu’ils ont lu quelque part que certaines des terminaisons nerveuses de la peau qui impactent le plaisir se situent dans les zones duveteuses, près des follicules pileux (les caresses envoient des signaux électriques dans l’insula, région cérébrale qui gère les émotions et diffuse le plaisir), ils se réjouissent d’appartenir à une génération où poils n’étaient ni bannis, ni traqués, tels des vestiges d’une ère préhistorique à bannir.
Assieds-toi sur le banc.
Milo s’exécute. Il a les jambes écartées et dévoile les muscles de ses cuisses, miraculeusement aussi fermes que de sa jeunesse. Sa bite est flacide et ses couilles pendantes, l’eau ruisselle sur son corps, mais son oeil s’allume. Elle s’agenouille prudemment entre ses jambes, glisse un peu de savon liquide dans le creux de sa main et fait mine d’avoir besoin de relaver son cul, sa queue aussi. Elle caresse l’ensemble, roule les couilles dans leur poche plissée, shampouine les poils de son pubis, rince abondamment l’ensemble, puis sa langue repasse le même itinéraire que ses mains. La pointe commence par parcourir la couronne, l’ensemble du gland, remonte sur le méat, joue à vouloir le pénétrer, puis taquine le frein. Elle mordille la hampe tendrement, descend vers les couilles et longe le sillon médian avant de tout recommencer en désordre, deux, trois, quatre fois, ou plus, sans particulièrement chercher à le faire jouir. Le sol savonneux est trop glissant pour des ébats et il doit filer travailler, bref, on s’arrête là. Comme un « bonjour » un peu long, en somme.
Il se sèche dans une grande serviette et elle le regarde s’éloigner : sa longue silhouette apparait dans le reflet d’un des miroirs en colonne, ses jambes sont toujours aussi sveltes, ses fesses rebondies, appétissantes. Elle enfile un épais peignoir de bain, roule une serviette auto-chauffante sur ses cheveux et se dirige vers la cuisine, avec une envie d’oeufs aux plat. La cuisine est la seule pièce colorée, presque bariolée de tons vifs et chauds.
Aspen a préparé la table : des brioches, du pain sorti brûlant d’une machine - avec une croûte croustillante et sombre et une mie encore humide et moelleuse - du beurre la ferme, du miel en alvéoles de la ruche qu’ils ont au fond du jardin.
Milo arrive vêtu d’un col roulé à grosses mailles, d’un pantalon de ski et de bottes de montagne fourrées. Il survole ses mails. Cet ennemi de l’approximation travaille en permanence, cherche à tout optimiser, à conquérir encore et toujours plus. Il a toujours un fort appétit pour le pouvoir, ce qui - pense-t-elle - maintient au beau presque fixe sa libido débordante.
Alors qu’à ses débuts leur relation avait été très chaotique, elle avait fait un jour le choix définitif d’imaginer Milo tel qu’elle souhaitait qu’il soit et de faire abstraction de tout ce qui avait pu la contrarier au début de leur relation. Cela faisait plusieurs décennies que cela fonctionnait. Si à présent de plus en plus de gens se réfugiaient dans des métavers pour fuir un quotidien glauque et fantasmer des vies parfaites, elle utilisait son imagination féconde pour idéaliser son partenaire sexuel et faire en sorte qu’il réponde à toutes ses attentes, émotionnelles, sexuelles, intellectuelles. La méthode agissait tout aussi bien lorsqu’il était là. Sans être sceptique, il était devenu commode pour elle de n’accorder à la réalité qu’une importance relative.
Milo ne pensait pas en ces termes. Leur accord initial portait uniquement sur des rapports sexuels dénués de tous sentiments et il n’avait pas à être remis en cause. Des décennies plus tard, il restait convaincu que c’était la facilité, l’habitude et l’entente sexuelle qui avaient fait perduré ces rapports, absolument rien d’autre. Certains hommes sont capables de s’extraire de tout sentiment affectif, l’essentiel étant qu’eux-mêmes ne soient pas empêchés par des pensées contreproductives.
A la cuisine, les deux bras cuisiniers cassent les oeufs sur la poêle, puis salent et poivrent sur la plaque à induction. Le décompte de la minuterie signale une fin de cuisson imminente. Une voix synthétique résonne dans toutes les pièces de la maison :
Les oeufs sont prêts, à table !
Inlassablement fascinés par ce spectacle feutré, ils sont côte à côte face au paysage ithyphallique de montagnes immaculées, vierges de tous visiteurs (le canton a voté il y a quatre ou cinq ans la fin du tourisme, transformant les hôtels en fermes agricoles et la piste d’aviation en terrain de sport, afin de préserver la vie des habitants et la nature environnante). Comme si rien ne s’était passé sous la douche, comme si le désir n’était pas venu au rendez-vous, le couple commente l’actualité, on parle de mise sur le marché d’ordinateurs biologiques, dont les systèmes traduisent l’information en fragments ADN et non en charges électriques, tout en beurrant d’épaisses tartines. On parle d’une exposition sur un métayers qui pour une fois vaut le détour. Elle ajoute un peu de leur miel, ses lèvres sont collantes et sucrées. Il l’embrasse et file à à l’étage inférieur, pour un rendez-vous en ligne qui risque de s’éterniser.
Elle finit son petit déjeuner et reste un moment rêveuse devant la danse des flocons de neige qui finissent par fondre sur la baie vitrée. Elle se lève et se tourne vers Aspen.
Suis-moi dans la chambre.
Il s’exécute.
Elle libère ses cheveux faisant tomber la serviette, détache son peignoir qu’elle laisse tomber au sol et se retourne nue vers lui.
Je voudrais le 605.
Aspen commence le programme en opacifiant la baie vitrée et activant le rétro-projecteur. La vue sur la montagne enneigée est remplacée par une scène érotique en 3D entre une Lilith imaginaire et les restes de la glaise rouge dont elle serait issue. La matière s’anime et titille toutes les zones érogènes de la femme de façon tentaculaire : une forme oblongue caresse ses lèvres et fouille sa bouche, une ventouse se colle et semble prodiguer des baisers suaves. Un autre bras, gluant, pénètre sa chatte adhérant aux zones érogènes, un autre chatouille la rondelle de son cul tout en pinçant son clitoris à l’aide d’un de ses organes d’aspiration. D’autres empoignent ou flagellent ses fesses, chatouillent la plante de ses pieds, caressent ses cheveux. Tout son corps est sollicité, le rendant électrique, lui offrant une sexualité périphérique extra-génitale. Le rythme de la matière alterne entre certains bras aux gestes rapides et parfois violents, tandis que d’autres au contraire sont irritants de lenteur. L’alchimie entre le corps et l’argile empêche de savoir si cela tient plus de la masturbation que d’une séquence SM orchestrée par la matière animée. Mais ce corps électrisé est épidémique.
Salomé sent déjà ses seins pointer, sa chatter mouiller.
Aspen, qui connait parfaitement ses régulières séances de masturbation, lui tend un tube de lubrifiant pour badigeonner sa vulve et l’entrée de son vagin, puis le vibromasseur 3-14B, préféré à tous les autres depuis sa mise sur le marché. Elle se contorsionne pour enfiler ce qui ressemble à une culotte en latex, dont l’intérieur a une partie aspirante, qui suçote le clitoris aussi bien qu’une bouche pulpeuse et experte, et un vibro pénétrant, dont la forme s’adapte à la chatte et stimule en particulier le point G, grâce à un moteur rotatif. Les deux éléments ont des vitesses de programmation indépendantes, l’un allant crescendo et l’autre pianissimo pour rendre sublime l’apothéose. Deux tubes mous en caoutchouc noir remontent sur les seins pour aspirer les mamelons comme un bébé assoiffé. Aspen, depuis son boitier de contrôle, lance le programme vocal qui accompagne ce menu. Une voix grave, perverse, pleine de testostérone, enchaîne :
Tu es une petite salope, une chienne qui en veut toujours plus et n’en n’a jamais assez. Regarde comme tu mouilles, tu aimes ça, hein.... Ma grosse bite va te défoncer et tu vas en redemander, etc.
Ses yeux rivés vers l’écran, sont corps stimulé avec une précision quasi-chirurgicale, elle sait qu’elle va jouir dans deux à trois minutes maximum. Elle essaie de se laisser envahir par des pensées matérielles pour ralentir son orgasme, plutôt que de rester concentrée sur les sensations dans sa chatte et arriver trop vite au climax.
Mais l’objet est sur-performant, le premier orgasme arrive.
Aspen connait la juste dose. Il sait qu’il lui en faut un minimum de trois, le dernier ayant des intensités bien supérieures. Si le vibro reste le même, il faut que les films se différencient fortement pour re-créer la même excitation.
Pour le deuxième extrait, l’humanoïde a retrouvé une pépite ancienne, un film en VR avec une caméra subjective, où un corps masculin fornique frénétiquement de corps en corps, indifférent au sexe des partenaires, tandis que d’autres regardent. Ce n’est pas tellement sa came, mais c’est amusant. Elle met quelques minutes de plus pour jouir et l’intensité de l’orgasme a grimpé d’un palier, comme attendu.
Aspen a élaboré elle-même le troisième film. Elle sait à quel point Salomé a besoin d’un peu plus pour atteindre son stade final, celui où elle hésite toujours entre se défiler devant une secousse qui sera trop forte, ou accepter de laisser son corps entier avoir mal de plaisir.
Ce film maison a été conçu à partir de notes trouvées dans un vieux journal intime qui remonte à un temps où les deux amants étaient en froid. Elle avait rêvé d’un plan à trois avec lui et une escorte, qu’elle avait soigneusement sélectionné sur site dont l’offre était pléthorique. Elle avait choisi une personne d’une trentaine d’années, avec des seins en forme de poire, des lèvres pulpeuses, et peu de tatouages. Elle avait ensuite donné rendez-vous à son amant dans une chambre d’hôtel, ce qui arrivait de temps en temps, pour être sans repère dans un lieu inconnu. Il était tombé dans nues en distinguant dans la pénombre une femme inconnue qui l’attendait, à peine vêtue de lingerie. Salomé avait d’abord observé avec délectation le visage stupéfait de Milo, puis s’était dévêtue en même temps que les lui, les yeux rivés sur ses moindres faits, gestes et expressions et elle s’était assise au bord du lit, en n’ayant d’autre choix que d’observer la rencontre de ces deux corps étrangers, qui avaient oublié de l’inclure dans leurs jeux. Est-ce que c’était excitant ? Non, pas du tout. Vexant plutôt.
C’est sur cette mince trame narrative qu’Aspen a conçu un film avec des images de synthèse, tout le scénario reposant exclusivement sur le trouble initial décrit dans le journal intime : elle avait suivi l’accouplement des deux corps avec une certaine gêne, un sentiment d’exclusion. Milo, qui ne s’attendait pas du tout à ce qu’une femme un jour puisse lui faire pareil cadeau, laissait courir ses mains sur la chair inconnue, perdait son regard sur les deux petites montagnes dansantes qui s’offraient à lui et s’extasiait sur cette bouche nouvelle qui déjà avait happé sa bite et massait habilement ses couilles tout en le suçant. L’humanoïde a estimé que le souvenir de cette sensation serait propice à créer une tension dans la reconstitution de la scène. Les sensations épidermiques et les images de synthèse réalistes et obscènes collent au goût de sa patronne. On la voit désemparée, assise derrière le couple qui debout se découvre, s’enlace, s’embrase. A ce moment précis, elle ne sait s’il faut devenir une présence invisible et observante, ou s’il elle va être capable de s’exciter en découvrant l’appétit que son partenaire manifeste à l’égard de la femme louée pour l’occasion. Ça pourrait être comme se masturber devant un porno, mais en vrai.
La scène est troublante de réalisme et, effectivement, elle ressent à nouveau cette confusion qui l’avait fait hésiter et qui à présent l’excite intensément. Elle ne cherche pas à résister au flux qui va contorsionner ses pieds jusqu’à avoir une crampe douloureuse, lui donner la sensation d’un essoufflement rauque et peu élégant.
Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.
Tout son corps se détend, les traits de son visage se lissent, ses joues sont rosies, elle esquisse un demi-sourire.
Aspen éteint la machine. La fenêtre redevient translucide, le ronronnement des machines cesse et l’arrêt des diverses succions relâche le latex. Sa patronne se contorsionne pour enlever la culotte devenue encore plus collante avec le lubrifiant. Il l’attrape et part à la salle de bains la nettoyer avec un savon moussant. Il frotte chaque pièce concave ou convexe avec méticulosité, les séchant ensuite avec une serviette chaude, avant de talquer tout l’intérieur de la culotte pour protéger le caoutchouc de synthèse. On pourrait croire à une forme de fétichisme un peu pervers à l’égard des outils de jouissance de sa patronne. Mais c’est un robot, sa conception des sentiments est limitée, son architecture cognitive est ultra-performante, mais il ne faut pas exagérer non plus.
Salomé noue ses cheveux avec des épingles, se couvre le corps d’une crème parfumée, enfile une culotte en gaze transparente connectée sur laquelle elle peut faire apparaitre des images salaces au gré de ses envies, passe une épaisse robe chemisier et file dans son atelier.
Elle regarde sur l’écran qui est au mur les derniers croquis du fauteuil un peu particulier qu’elle est en train de réaliser. Sa conception n’est pas encore finalisée, des points d’assises sont encore trop fragiles, l’équation est complexe : la construction d’isosurfaces à partir d’un maillage de voxels est robuste, mais la qualité de la surface dépend du maillage et la triangulation nécessite de nombreux travaux de post-traitement qui lui posent problème.
Or, il lui reste à peine deux mois pour tout finir. Elle allume une cigarette de contrebande, la coince au coin des lèvres comme les paysans autrefois, et réfléchit.






