2 - Architecture propriétaire

Le 25/08/2026

Le terrain, acheté conjointement, avait brièvement été un objet de discorde, pour des raisons d’états d’esprit contradictoires.
S’ils étaient d’accord sur le principe de construire ensemble un abri qui serait aussi une petite maison contemporaine, très technologique, ils avaient de légers désaccords sur le style. Milo a le goût des tons sombres, du stuc, des espaces chargés d’objets et de tableaux contemporains, qui reflètent son statut social. Salomé a besoin d’espaces épurés, de vues dégagées, elle exècre les petits objets qui ne servent à rien et bouchent son horizon, elle aime les formes organiques, sensuelles, les couleurs franches et chaudes.

Le bunker a fini par être plus grand qu’initialement envisagé, secret, presque labyrinthique, afin que le fatras de Milo soit protégé de tout danger cataclysmique. Ils n’ont mis qu’un seul tableau au salon, une fente sur une toile rouge sang, qu’elle appelle sa chatte.
Salomé rêvait depuis longtemps d’une maison épurée et pourtant pleine de secrets. Elle avait contacté un cabinet d’architectes à Stuttgart qui s’était fait remarquer vingt ans plus tôt en fabriquant la première maison intelligente, autonome, avec un concept énergétique permettant de produire deux fois plus d’énergie que nécessaire. Comme Milo, entrepreneur dans la tech, voulait expérimenter depuis longtemps l’impression 3D à grande échelle, il avait été heureux de renouer avec son premier métier d’ingénieur et - n’eut-il été si sérieux de nature - on aurait presque dit un gosse heureux de monter une boite de Lego. Pour suivre à distance la conception de chaque morceau du puzzle, il avait surveillé les travaux depuis son lieu de travail et quarante-cinq jours plus tard, le bunker et la maison étaient imprimés.

Il avait trouvé le projet chronophage, risqué et inutile, mais Salomé insistait lourdement : il leur fallait des montagnes pour penser à aller toujours plus haut, il fallait des fenêtres ouvertes sur le monde pour avoir des idées larges, il fallait une absence totale de voisins pour baiser partout en osmose avec le paysage, et elle avait passé mille ans à imaginer cette habitation idéale. Tous ses dessins de mobilier montraient des formes courbes, sensuelles pour que l’effleurement d’un meuble rappelle une caresse sur un corps. Elle avait trouvé dans la région un tech-artisan connu pour avoir développé un procédé de dépôt de couches successives par liage, sur un treillis métallique. Le liant liquide sur un lit de poudre imitait à la perfection le plâtre, en autorisant une grande liberté de formes. Des coussins recouverts de mouton blanc apportaient du confort et l’ensemble s’approchait des visions de l’habitacle du futur dans les années 70 : un équilibre fragile entre espace clinique et formes voluptueuses.
L’avenir était enfin arrivé.

Cinq ans après la fin des travaux, sans connaitre aucun des secrets de cette maison, l’Institute for the Future de Palo Alto avait salué le miracle de technologie propre à ce bâtiment, qui à présent alimentait tout le canton en électricité, alors que même la Suisse commençait à souffrir de la pénurie d’énergie mondiale et des coûts exorbitants de l’électricité.