Sait-on mesurer ce qu’est une vie sexuelle satisfaisante ?
Le 24/08/2026
Les femmes préfèrent-elles la qualité des rapports sexuels à la fréquence ? Pourquoi les femmes homosexuelles font-elles moins l’amour que les hétérosexuelles sans être moins satisfaites ?
En 1983 paraissait l’étude "American Couples : Money, Work, Sex" (Philip Blumstein et Pepper Schwartz), la première à comparer la vie sexuelle des couples gays, lesbiens et hétéros.
Il en ressortait que les couples lesbiens avaient moins de rapports sexuels que les couples hétéros, qui eux-mêmes en avaient moins que les couples gays. Après 2 ans de vie commune, la fréquence moyenne était de 0,8 rapport par semaine chez les lesbiennes, contre 1,6 chez les hétéros et plus de 4 chez les couples gays. Les résultats de cette étude contribueront à populariser le terme « Lesbian Bed Death » (qui n’apparaît pas dans le texte). Les résultats furent interprétés un peu trop rapidement comme la preuve d’une libido moins prononcée chez les lesbiennes, car il ressortait de cette publication que, par rapport aux couples gays et hétérosexuels, les couples de lesbiennes connaissaient une baisse nette de rapports, voire même, elle frôlait le néant.
En 2021, une équipe de recherche de l’université Chapman, en Californie du Sud, conjointement avec d’autres universités américaines et européennes, a recruté en ligne 2.510 femmes hétéro en couple et 283 lesbiennes en couple, âgées de 18 à 65 ans, toutes liées depuis au moins cinq ans.
Le résultat a confirmé que les couples de lesbiennes de longue date ont moins de relations sexuelles que les couples hétérosexuels.
Mais les chercheurs sont revenus sur le fameux mythe de la « Lesbian Bed Death » : le chiffre est bien réel, mais son interprétation était erronée.
Chez celles qui étaient en couple depuis plus de cinq ans, 42 % des lesbiennes déclaraient avoir des rapports avec leur partenaire au maximum une fois par mois, contre 15 % des femmes hétérosexuelles. Et à l’instar des recherches précédentes, cette étude a révélé des niveaux très similaires de satisfaction sexuelle (66 % chez les lesbiennes, 68 % chez les hétérosexuelles) et de satisfaction relationnelle (92 % chez les lesbiennes, 89 % chez les hétérosexuelles). Les lesbiennes étaient également plus nombreuses à déclarer atteindre généralement ou toujours l’orgasme avec leur partenaire : 85 %, contre 66 % des femmes hétérosexuelles.
Les couples lesbiens de longue date font donc moins souvent l’amour que les couples hétérosexuels, sans être moins satisfaits. Leur sexualité semble davantage s’appuyer sur la communication, la durée, les gestes d’intimité et une plus grande variété de pratiques, autant d’éléments susceptibles de favoriser le plaisir et l’orgasme.
Revenons au groupe pour l’instant majoritaire des femmes au sein des couples hétéros. Ont-elles plus de rapports par choix, ou bien sont-elles poussées par le désir des hommes ? Si la fréquence des rapports entre couples gays est tellement plus élevée que dans les autres groupes, cela peut-il signifier que le désir "naturel" des hommes est de forniquer plus souvent, ce qu’ils peuvent faire au sein des couples gays mais qui se négocie plus difficilement au sein des groupes hétéros, les femmes ayant soit moins de pulsions, soit plus de désir pour des "préliminaires" trop souvent bâclés par leurs partenaires ?
On pourrait être tenté d’aller chercher une explication du côté de la biologie évolutive. L’Américain Jared Diamond rappelle ainsi que la reproduction ne représente pas le même investissement biologique pour les deux sexes : les hommes produisent continuellement des spermatozoïdes, tandis que les femmes disposent d’un stock limité d’ovocytes. Mais cette asymétrie reproductive ne permet évidemment pas, à elle seule, de conclure que les hommes auraient biologiquement besoin de davantage de rapports sexuels.
Et si une partie de l’écart entre couples hétérosexuels et couples gays ne tenait pas seulement au désir, mais à la manière dont les partenaires négocient ce désir ?
Est-ce à dire dès lors que si les femmes hétéro tenaient les rênes des rapports de couples, elles tendraient vers une fréquence de rapports similaires à celle des couples lesbiens ? Et les hommes hétéros, s’ils pouvaient agir à leur guise au sein du couple, auraient une fréquence de rapports bien supérieure, proche en nombre des couples gays ?
Nous ne connaissons pas d’étude permettant de déterminer si la fréquence des rapports au sein des couples hétérosexuels correspond davantage aux pulsions libidinales des hommes, à celles des femmes, ou à leur négociation.
Que mesure-t-on réellement quand on mesure la fréquence sexuelle ?
S’attache-t-on à savoir ce qu’est une vie sexuelle satisfaisante ?
Et si le problème n’était donc pas que les femmes hétérosexuelles désirent moins de sexe, mais qu’elles désirent parfois autre chose que ce que leurs partenaires leur proposent ?
À ce stade, rien ne nous empêche de penser que si les hommes hétéros savaient se comporter tels de merveilleuses lesbiennes, la satisfaction de leurs partenaires remonterait en flèche...
Étude 1 : "American Couples : Money, Work, Sex" de Philip Blumstein et Pepper Schwartz,(1983).
Étude 2 : sous la direction de Frederick, DA : “Debunking Lesbian Bed Death : Using Coarsened Exact Matching to Compare Sexual Practices and Satisfaction of Lesbian and Heterosexual Women,” (Démystifier le « syndrome de la mort du lit lesbien » : utilisation de l’appariement exact agrégé pour comparer les pratiques sexuelles et la satisfaction des femmes lesbiennes et hétérosexuelles), Archives of Sexual Behavior, (2021).
© Illustration : Netsuke érotique en ivoire, représentant deux femmes sur un masque grotesque.





