5 - Zone de transit
Le 10/09/2026
Milo est un homme d’habitudes. Où qu’il soit, le dimanche, il fait de longues marches. Hier, il a proposé à Hayden une randonnée d’une journée entière pour grimper quelques heures sur la Jungfrau, une montagne à proximité de Berne. C’est une façon comme une autre de découvrir la région. Elle se marre : ils vont donc escalader ensemble une « jeune femme » ou « vierge », traduction littérale du nom de ce sommet ?
Un brouillard épais entoure la maison, elle flotte dans le vide, le paysage a disparu. Ils hésitent à partir, craignant autant la route qu’une marche hasardeuse, mais Aspen annonce des éclaircies en fin de matinée.
Pour se rendre sur cette Jungfrau depuis chez eux, il était préférable autrefois de voyager par les airs jusqu’à l’aéroport de Berne, puis de prendre une voiture. Mais à la suite de l’effondrement du trafic aérien de l’aéroport à partir de 2019, amplifié cinq ou six ans plus tard par l’interdiction de l’usage du Kérosène (seuls les avions électriques à hydrogène, zéro-émission sont autorisés en Suisse), l’aéroport est à présent fermé. Cela impose de partir à l’aube. Milo a loué une voiture autonome, la Cyborg AVTR de ses rêves. Mais, cela fait des décennies qu’il conduit les mains prudemment contractées sur le volant et il a du mal à littéralement lâcher prise dans ce véhicule qui n’en possède pas. Il a été remplacé par une troublante fonction de contrôle biométrique surveillant le rythme respiratoire du conducteur. Cela demande à ceux qui ont connu le volant d’être capable d’accorder une immense confiance à la machine, avant d’acquérir une forme de détachement. Tout cela laisse Hayden bien indifférente, elle n’a jamais voulu conduire.
Equipés de vêtements techniques légers et de bâtons de marche, ils s’abaissent péniblement pour glisser dans leur véhicule trop bas pour eux. De façon toute inutile, il surveille la brume et se concentre sur le comportement de la voiture. Elle observe alternativement les nombreux gadgets (les fonctions du véhicule se projettent sur le corps ou la main du conducteur ) et le paysage qui apparait par instants, devenu de plus en plus vert depuis que les Suisses ont pris très au sérieux la question climatique. Elle s’amuse aussi de le voir, lui, si féru de technologie et de progrès, aussi inquiet de s’abandonner à ce véhicule très autonome sur ces sinueuses routes de montagnes, en pleine brumaille.
La vitesse de la voiture se synchronise sur les panneaux routiers, impossible de dépasser les 30 km / heure. Le chemin est désert, il est encore tôt. Il tente de se détendre en racontant des histoires du passé, pointe du doigt le paysage spectaculaire qui se dégage à peine lorsqu’ils approchent du lac des Quatre-Cantons encerclé de montagnes : la brume se déplace, découpe quelques arbres en silhouette, estompe les reflets du lac, révèle ou fait disparaitre le flanc des montagnes.
Lorsque le paysage s’éloigne derrière eux, Hayden reprend le fil de la conversation, réclame encore des histoires cent fois entendues qu’elle adore, comme ce jour où à la fin d’un déjeuner il était descendu dans les toilettes du restaurant, et une inconnue l’avait suivi pour se faire rapidement prendre par lui dans les étroites toilettes du lieu. Des hommes peuvent-ils réellement avoir cette chance ?
La sellerie intérieure, en forme de coque, ne permet pas de s’unir autrement que par le verbe, elle ne tente donc rien avec lui, mais l’évocation de ces scènes l’émoustille.
Ils approchent de Berne et le brouillard danse autour d’eux. Elle fronce les sourcils, attirée par quelque chose d’à peine perceptible et lui demande d’arrêter un instant le véhicule. Milo ne pose jamais de questions, c’est pour lui une façon de garder ses distances. Il s’exécute. Elle s’extirpe de la voiture et fait quelques mètres sur le bas côté. On ne voit rien d’autre qu’un pan de grillage et des barbelés, le reste du paysage est effacé par la brume glacée. Il essaie de comprendre ce qu’elle a pu voir, sans succès. À présent elle disparaît.
Il attend.
Elle ne vient pas.
Il demande à la voiture de braquer ses phares anti-brouillard dans la direction qu’elle a prise, dans l’espoir de comprendre. Il finit par sortir du véhicule, poussé par l’agacement autant que par l’inquiétude.
Un laser rouge clignote, dessine un ovale. Il s’approche et découvre une découpe dans le double grillage qui protège le lieu. Il marche sur un large terrain de bitume, suivant la lueur rubescente qui traverse ce voile de coton glacé et finit par distinguer une masse d’un gris sombre.
C’est un avion de ligne, abandonné sur le tarmac de l’aéroport croupissant.
La pointe lumineuse l’invite à monter la passerelle. Au sommet, il la retrouve déguisée en hôtesse de l’air qui fait fi des saisons : jupe cigarette aux tons sombres, escarpins, chemisier blanc qui laisse apercevoir ses seins nus, un foulard de soie autour du cou et sur la tête une perruque blonde brushinguée avec un ridicule petit bibi arborant le sigle d’une compagnie aérienne. Elle pose un doigt sur ses lèvres pour empêcher toute question ou résistance. De sa lampe, elle le guide vers la cabine de première classe et désigne un siège convertible déjà transposé en lit, sur lequel elle a posé un drap de la maison. On est loin de l’ambiance feutrée d’autrefois. La cabine est glaciale et sale, l’avion est probablement cloué là depuis la fermeture de l’aéroport. Tout tombe un peu en ruine, même le luxe.
L’air est gris et trop glacial pour se dévêtir. Elle l’encourage à s’allonger en baissant à peine son pantalon et son caleçon chauffant, tandis qu’elle attrape un tube de gel glacé posé au bord de la couchette. Elle retrousse sa jupe jusqu’aux hanches, se badigeonne la chatte de ce lubrifiant et se met à califourchon sur lui. Elle se penche mordre ses lèvres et embrasser longuement son cou sensible, tandis que ses mains dégoulinantes du liquide visqueux massent sa bite, chacune dans un sens opposé, un pouce revenant sans cesse caresser son frein et sa couronne. Pendant cette douce torture indienne, elle s’arrange pour que le gland frôle les lèvres de sa chatte, de façon à se caresser sur lui. La hampe gonfle. Il relève sa tête pour suivre ses gestes, son regard, puis détache les quelques boutons de sa blouse, malaxant ses seins, pinçant ses tétons, les écrasant de toute la force de ses doigts. Exactement comme elle aime.
Il bande comme un fou, malgré le froid et l’interdit. Elle mouille de plus en plus, s’emballe et s’empale.
Les grandes mains de Milo n’ont rien perdu de leur force, il broie ses hanches pour la caler sur son rythme. Il y a comme toujours un petit contre-temps entre eux : elle a rapidement un premier orgasme qui nécessite qu’elle ralentisse un moment pour reprendre son souffle, empêchant Milo de jouir à son tour. Et c’est tant mieux. Elle se soulève à peine, attrape une bande de silicone à nano-robots et la scotche à la base de sa hampe, en la serrant bien, pour mieux recommencer. Moins agile qu’autrefois à comprimer sa queue de toute la force de sa chatte et à faire onduler ses hanches comme un derviche tourneur, la sangle outillée vient compenser. Les nano-robots pressent la base de sa verge par petits mouvements alternatifs, donnant la sensation d’une main fine, glissée entre eux, qui enserre son sexe. D’autres envoient des pulsions le long des parois de la chatte, comme ceux des nouveaux lubrifiants qui permettent de faire l’amour à distance. Elle surveille le plaisir de son partenaire, attendant toujours avec effervescence le moment où il ouvre grand sa bouche sans émettre aucun son, comme une agonie muette signalant l’arrivée imminente de son orgasme. Elle attire ses mains vers ses seins pour qu’à nouveau il les malaxe en attendant de jouir à son tour. Un cri précipité lui soulève les côtes, le temps d’après se suspend.
La température interdit toute sieste post-coïtale ; à présent que les corps ne sont plus animés par la quête de réciproques récompenses, c’est le froid glacial qui les pénètre et empêche toute cajolerie.
Ils se rhabillent et descendent prudemment l’escalier de fer rouillé, aux marches incertaines. Elle lance à nouveau un sillon rouge qui les guide jusqu’à leur véhicule.
Est-ce qu’en baisant, tu as repensé à nos échanges anciens sur les façons dont on pourrait un jour faire l’amour dans l’avion ?
Non, j’étais dans l’instant. Peut-être quand même intrigué par la façon dont tu as géré cette folie. Quand as-tu planifié tout ça ?
Ha, ha ! Oui. J’ai envoyé hier un drone en repérage, après qu’on ait décidé de venir. Il a survolé l’aéroport et comme j’ai vu un avion au sol, je n’ai pas pu résister. Ensuite, j’ai loué un uniforme et envoyé à nouveau le drone avec la tenue, un drap et les lasers qui m’ont servi à découper le grillage et à te guider. Je viens de tout renvoyer à Aspen, pendant que tu jetais un oeil sur l’état de la cabine de pilotage.
Pas mal.
L’habitacle était glacé et inconfortable, certes. Mais est-ce que les lieux inédits, et la part d’incertitudes qu’engendre l’Autre, ne rend pas les orgasmes autrement plus mémorables et extatiques qu’avec nos machines ?
C’est quoi ce discours ? Toi, nostalgique du bon vieux temps ? Je croyais que c’était moi le réac. Tu as perdu le goût de la tech ?
Non, mais soit honnête. Tu ne trouves pas dommage que les gen Z et Alpha aient une telle défiance de l’autre et préfèrent la technologie à l’intime ? Enfin, les rares fois où leur libido les chatouille ?
Mais les jeunes sont fantastiques et ont dépassé depuis longtemps les questions de préférences sexuelles. Ils et elles ont un large champ exploratoire, de quoi tu parles ?
Je ne dis pas le contraire, je regrette juste un manque de lubricité. Tu sais bien que la fréquence de rapports de chair est très en infériorité par rapport aux rapports avec des machines, déjà bien faibles. Ça me chagrine … Il y a quand même quelque chose d’apocalyptique dans ce monde où les vieux, comme nous, baisent et s’apaisent dans le corps de l’Autre, tandis que les jeunes sont de plus en plus pétrifiés par les rencontres humaines.
Cette conversation est sans intérêt pour Milo, qui presse son pas. Il reste soixante-dix kilomètres à parcourir et il ne veut pas rentrer trop tard.





