L’oeuf ou la poule ?

Le 22/01/2026

Voilà près d’un an que nous observons attentivement les usages et les imaginaires sexuels à l’œuvre sur JoyClub, plateforme dédiée aux rencontres sexuelles. Une récente communication du site, célébrant les femmes dites « cougars », heureuses d’y trouver de jeunes partenaires, nous a ramenées à notre point de départ : non pas le regard porté sur ces femmes, déjà abondamment commenté, mais celui, plus discret, de ces jeunes hommes qui les convoitent. D’où vient cet engouement pour des femmes qualifiées, souvent avec une condescendance à peine voilée, de « matures » ?

Un premier indice nous avait frappées en janvier de l’année dernière, lorsque YouPorn publiait son classement annuel des catégories les plus consultées en 2024. Surprise : la MILF (Mother I’d Like to Fuck) y perdait sa traditionnelle première place au profit de la catégorie « Granny ». Passée la stupéfaction, nous sommes allées vérifier. Oui, il existe bel et bien des vidéos mettant en scène des femmes, et des hommes, de 70 ou 80 ans, filmés dans l’exercice explicite de leur sexualité. De cette hiérarchie des désirs numériques, nous avions tiré une conclusion simple et plutôt réjouissante : entre 40 et 80 ans, les femmes font intensément fantasmer les jeunes hommes. Une nouvelle d’autant plus appréciable qu’elles deviennent largement invisibles dans le regard de leurs homologues masculins des mêmes âges, souvent occupés à chercher, chez des partenaires plus jeunes, un rajeunissement par procuration.

Mais une question demeure : pourquoi ces jeunes hommes sont-ils si demandeurs, parfois même insistants, au point d’espérer ardemment « passer à l’acte » avec une femme ayant deux ou trois fois leur âge ? Quelle pulsion pousse un homme de 20 ou 30 ans à supplier une femme qui pourrait être sa mère ?

Les réponses recueillies sont étonnamment homogènes. « Elles ont plus d’expérience et sont moins stressantes », revient souvent. Certains précisent : « Depuis petit, je suis attiré par les femmes mûres à cause du porno que je regardais jeune. Ça m’a toujours excité. » Beaucoup évoquent aussi le rejet, la distance, la nécessité de convaincre : « Je suis toujours un peu trop jeune pour les femmes qui me plaisent, jusqu’au moment où je commence à leur plaire en retour. » Le sexologue Sylvain Mimoun résume ce phénomène avec sobriété : pour des jeunes hommes qui doutent, qui se sentent inhibés ou peu assurés, la femme plus âgée peut apparaître comme une figure rassurante, moins critique, plus stable dans son désir.

Cette configuration n’est pas entièrement nouvelle. Longtemps, dans la bourgeoisie, on encouragea les jeunes hommes à « faire leurs classes » auprès de femmes mûres, parfois professionnelles. Mais ces relations étaient codifiées, brèves, rarement destinées à durer. La différence d’âge, stimulante au départ, finissait par s’émousser. Aujourd’hui, le tableau est différent. Au-delà du fantasme d’apprentissage sexuel, nombreux sont les jeunes hommes avec qui nous avons échangé à se dire tétanisés par les femmes de leur génération.

Ce malaise gagne à être mis en perspective avec une étude récente du CEPREMAP consacrée à la « fracture idéologique grandissante au sein des jeunes générations ». On y observe un écart croissant entre des jeunes femmes adoptant des positions de plus en plus progressistes, notamment sur les questions d’égalité et de rapports de pouvoir, et des jeunes hommes qui, en réaction, se replient vers des valeurs plus conservatrices. Depuis #MeToo, les jeunes femmes verbalisent davantage les discriminations et les violences, développent un discours politique du corps et du consentement, discours qui laisse parfois leurs interlocuteurs masculins démunis, voire sur la défensive. Aux marges, certains basculent même dans des positions masculinistes, rêvant d’un ordre ancien qu’ils imaginent plus lisible, sinon plus confortable.

Dans ce contexte, le désir pour les femmes plus âgées peut se lire comme un déplacement stratégique. Une façon d’éviter le terrain miné de la négociation idéologique. Ces femmes sont perçues comme vivant la sexualité avant tout comme un espace de plaisir, débarrassé d’arrière-pensées politiques, attentif aux corps plus qu’aux discours. Elles savent ce qu’elles veulent, ce qu’elles ne veulent plus, et peuvent se laisser émouvoir par des corps juvéniles à la libido vive. Le glissement des classements sur YouPorn comme les comportements observés sur JoyClub semblent raconter cette même histoire : celle d’un pragmatisme sexuel assumé. Moins de débats, plus de désir.

Un renversement silencieux s’opère alors, au bénéfice de femmes qui ont appris à jouir du temps qui passe et à saisir les opportunités qu’il offre. Comme le disait Mae West, avec cette ironie voluptueuse qui n’a pas pris une ride : « Aime ton prochain. Et s’il se trouve être grand, débonnaire et dévastateur, ce sera d’autant plus facile. »